Néo-nazis, Chinois et duels à l’épée : autopsie des confréries étudiantes en Allemagne

Article publié le 21 juillet 2011
Article publié le 21 juillet 2011
Voilà par où le scandale est arrivé : à la mi-juin, la confrérie étudiante de Bonn avait demandé que l’origine allemande devienne officiellement un critère pour faire partie de la communauté étudiante. Pourquoi ? Parce qu’une confrérie de Mannheim avait accepté un étudiant d’origine chinoise.
Cet incident montre à nouveau les sociétés étudiantes (Burschenschaften), accusées de propager des idées d’extrême-droite, sous un jour peu favorable. L’occasion pour cafebabel.com d’étudier ce phénomène de plus près.

Les confréries sont des types de communauté étudiante qui n’existent pas en Europe en-dehors de l’Allemagne et de l’Autriche. Cela peut surprendre, mais attention : il est bien question de confréries, et non de communautés étudiantes ordinaires qu’on trouve aussi bien dans d’autres pays. La raison de cette spécificité géographique est simple : les confréries ont vu le jour en Allemagne (précisément en 1815 à Iéna) avec une visée nationaliste : à l’origine, le but était de créer un État allemand unifié.

Un Chinois infiltré

Aujourd’hui les confréries comptent parmi les communautés étudiantes les plus importantes, avec les associations religieuses d’obédience catholique et les corporations (Corps) dont la raison d’être n’est ni politique ni religieuse. Le public ne les aime guère. On leur reproche d’être d’extrême-droite. En fait cet incident (la demande qui exige qu’une personne d’apparence chinoise soit exclue de la confrérie de Mannheim) n’est pas le premier du genre. Les confréries se sont déjà fait remarquer pour leurs idées bien à droite. Le conseil constitutionnel, que ce soit en Allemagne ou en Autriche, tient à l’œil ce genre de communautés. L’écho médiatique ne s’est pas fait attendre, mené par les gros titres du Spiegel qui mettaient en avant une prétendue « preuve aryenne ».

Kai Ming Au insiste sur le fait que les membres de la confrérie qui sont radicalement à droite ne constituent « qu’une petite minorité. »

Certes, les confréries ne sont pas totalement hostiles aux étrangers. Kai Ming Au, la cause de tout cet émoi, a été interviewé par le Spiegel. Il insiste sur le fait que les membres de la confrérie qui sont radicalement à droite ne constituent « qu’une petite minorité. » Mais Ming Au concède également qu’il ne connaît qu’un seul autre membre de la confrérie qui soit visiblement d’origine immigrée. D’autres beaux arguments en faveur des confréries présentent des anicroches. Ainsi, après l’incident, la fédération des confréries a déclaré lors d’une conférence de presse que la demande nationaliste de Bonn était à ses yeux « critique ». Voilà qui est difficile à croire. Dans la même déclaration, elle justifie la demande, qui se fonderait « sur le principe de l’origine, en vigueur depuis des décennies dans la république fédérale », principe en vigueur « aujourd’hui encore en Suisse, en Israël ainsi que dans la plupart des États de l’UE ». Tout cela pour véhiculer à mots couverts l’idée que le principe de l’origine n’était valable en Allemagne que jusqu’en 2000 et n’était de toute façon pas le seul critère de naturalisation avant cette date.

Une allégeance claire à l’Europe ?

Les confréries semblent aujourd’hui avoir changé de cap, passant de l’unité allemande (acquise) à l’unité européenne (non encore acquise). La fédération des confréries s’est consacrée l’an dernier au thème de l’unification européenne. L’intérêt de la fédération pour celui-ci modifie le statut de « porteur de l’unité nationale » de la confrérie, dans une « continuité de pensée logique ». Sur le principe, l’organisme fait bonne impression : la conférence de presse du jour des confréries 2010 était non sans fierté intitulée « Une allégeance claire à l’Europe ».

Pourtant, ces concepts de la «patrie» ont acquis des significations perverses au cours de l'histoire moderne. Sur la photo, les étudiants de Iéna lors de la guerre d'indépendance en 1813.

Mais alors les critiques pleuvaient, en particulier les manquements démocratiques de l’Union Européenne (elle ne rassemblait pas assez les « peuples européens »). La proposition phare de la confrérie : « une Europe des patries démocratiquement légitimée ». Jusque là, pas de problème. Mais qu’est-ce au juste qu’une « Europe des patries » ? Il y a aussi des soi-disant « confréries européennes », et en Autriche une assez pittoresque « table ronde de Vienne ». Le concept paraît sympathique au premier regard : un type de confrérie qui met le cap sur une Europe unie. Mais selon la prestigieuse fondation des archives documentaires autrichiennes de la résistance autrichienne (DÖW), qui ne craint pas de faire entendre sa voix, il s’agirait d’une « corporation mal famée perçue comme trop à droite même sur la scène des confréries viennoises. »

Les membres des confréries sont-ils tous des néo-nazis ?

N’oublions pas pour autant les duels à l’épée. Autrefois obligatoires, puis facultatifs, ces duels (dits « au fleuret ») ont pris aujourd’hui une sorte d’aspect « vintage ».

Non. Le coût de l’appartenance aux confréries augmente surtout parce qu’elles offrent des structures d’accueil et d’accompagnement aux étudiants. Ces perspectives sont intéressantes pour les étudiants qui arrivent seuls dans une nouvelle ville, comme Ming Au. Il s’est fait remarquer par la confrérie parce qu’il a cherché « une chambre dans l’urgence, juste avant le début des cours. » Une fois là-bas, la communauté l’a fasciné. L’appartenance au groupe est rendue encore plus douce par la consommation d’alcool notoirement élevée de ses membres et la perspective de possibles avantages dans la vie professionnelle, dans la mesure où les confréries se constituent grâce à leurs « aînés » (anciens étudiants) un réseau social solide. N’oublions pas pour autant les duels à l’épée entre les membres de différentes factions de la confrérie. Autrefois obligatoires, puis facultatifs, ces duels (dits « au fleuret ») ont pris aujourd’hui une sorte d’aspect « vintage ». D’ailleurs, qui sait manier le fleuret à l’heure actuelle ?

L’incident de la mi-juin a révélé le fait que les confréries véhiculent des idées racistes. Certes, celle de Bonn a retiré sa demande et la fédération des confréries la condamne. Mais tout cela n’est-il que poudre aux yeux ? La fédération aurait pu exclure la confrérie de Bonn. En l'occurrence, le problème a été expédié, renvoyé sous le tapis. Les idées qu’il recouvre peuvent désormais fleurir de plus belle, en cachette.

Photos et videos: main (cc)capture d'écran Germania Hamburg; membre de la confrérie de Iéna quittant la bataille Napoléonienne  (cc) Wikimedia; LexiTV  (cc) researcharchive/ Youtube; flash mob (cc) argus01tirol/ Youtube