« NEETS » d'Édimbourg :  jeunesse pas si désespérée

Article publié le 11 juin 2014
Article publié le 11 juin 2014

L'Eu­rope les ap­pelle les Neets, un acro­nyme pour « sans em­ploi, sans études, et sans stage ». Ce sont des jeunes qui ont quitté pré­ma­tu­ré­ment le sys­tème sco­laire, pour se pré­ci­pi­ter vers l'ave­nir. Dé­peints comme déses­pé­rés, hors-la-loi ou même toxi­co­manes, les Neets d'Édim­bourg ne res­semblent pour­tant pas à une gé­né­ra­tion per­due. 

Ça n’a pas été chose fa­cile de par­tir à la ren­contre des « Neets », ces jeunes qui ne sont ni em­ployés, ni étu­diants, ni sta­giares, dans une ville comme Édim­bourg. Mais après avoir pris contact avec le pré­sident de To­mor­row’s People, une as­so­cia­tion qui les aide à don­ner un sem­blant de « sens » à leurs jour­nées sans école, je par­viens à in­ter­vie­wer trois jeunes. Le siège se trouve dans la pé­ri­phé­rie de la ville, un peu à l’écart des aus­tères im­meubles ins­ti­tu­tion­nels et de la mai­rie d’Édim­bourg. C’est un bâ­ti­ment en ci­ment gris. À l’in­té­rieur, les murs sont co­lo­rés et ta­gués. Hea­ther, la res­pon­sable, m'ac­cueille avec une tasse de café et m’ac­com­pagne dans le salon où des jeunes tra­vaillent et servent le déjeuner.

Da­nielle m’at­tend. Elle a 18 ans, et un cha­peau couvre ses longs che­veux. Elle a les bras croi­sés, et j’ai l’im­pres­sion qu’elle n’a pas vrai­ment envie de me par­ler. Nous rom­pons fi­na­le­ment la glace lors­qu’elle me ra­conte son ex­pé­rience per­son­nelle. Après avoir fini le lycée, elle a eu un en­fant et sa gros­sesse l’a obli­gée à quit­ter l’uni­ver­sité. Au­jour­d’hui, elle par­ti­cipe à un pro­gramme de vo­lon­ta­riat avec To­mor­row's People. Même si elle ne fré­quente plus les bancs de l’uni­ver­sité, elle tient à pré­ci­ser que les ac­ti­vi­tés qu’elle pra­tique l’aident à gran­dir, à com­prendre ce qui lui plaît vrai­ment. Je lui de­mande ce qu’elle pense des jeunes qui quittent le sys­tème sco­laire, et sa ré­ponse m’in­ter­pelle : « c’est lé­gi­time qu’ils ar­rêtent l’école à 16 ans (l’âge jus­qu’au­quel l’école est obli­ga­toire en Ecosse) et fassent leurs propres choix. Je pense aussi qu’il de­vrait y avoir la même va­riété de choix pour les jeunes qui dé­cident de quit­ter le sys­tème sco­laire que pour ceux qui conti­nuent. »

La gé­né­ra­tion NEET en Eu­rope

« Une fois que tu dé­croches, c'est fini ! »

Deux autres jeunes prennent part à l’in­ter­view. Shawn, 16 ans et Dean, 23 ans. Les deux jeunes étaient sco­la­ri­sés dans des bons ly­cées mais ils ont été ré­orien­tés. « Peut-être que si j’avais plus étu­dié, j’au­rais pu conti­nuer, mais n’ayant pas eu mon année, je n’ai pas eu d’autres choix. Une fois que tu dé­croches du  sys­tème sco­laire, c’est fini », com­mente Dean. Après son ren­voi, le lycée l’a orienté vers une école mi­li­taire. « Ce n’est pas que je ne vou­lais pas en­trer dans les forces ar­mées, mais je vou­lais res­ter à l’in­té­rieur du sys­tème édu­ca­tif », re­grette-t-il. Et la ques­tion touche di­rec­te­ment l’école écos­saise: « mon choix n’a pas uni­que­ment été dé­ter­miné par les pro­blèmes sco­laires. Nous pro­ve­nons de com­mu­nau­tés ou nous n’avons pas de bons exemples de réus­sites et le dé­voue­ment des pro­fes­seurs ne suf­fit pas à nous convaincre d’al­ler au lycée. Ar­ri­vé un cer­tain âge, les gens n’ont plus la force de re­com­men­cer à ap­prendre à nou­veau. » 

Nous sommes assis en cercle, et je suis cu­rieuse de sa­voir ce qu’ils pensent de l’éti­quette de Neets que leurs at­tri­bue l’Eu­rope (Not in Edu­ca­tion, Employ­ment, or Trai­ning). Selon Da­nielle, « cela n’aide pas le dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel des per­sonnes ». La stig­ma­ti­sa­tion n'est en effet ja­mais une so­lu­tion. « Le gou­ver­ne­ment et l’Eu­rope de­vraient s’en­ga­ger à pro­mou­voir plus d’ac­ti­vi­tés pour ceux qui quittent l’école, de façon à avoir plus de pos­si­bi­li­tés en cas de re­dou­ble­ment. En somme, avoir quelque chose à écrire sur nos cur­ri­cu­lums vitae ». Chez To­mor­row’s People, tous les jeunes sont d’ac­cord : une ex­pé­rience de ce genre leur a per­mis de trou­ver de nou­veaux amis et de ne pas se sen­tir seuls.

Édim­bourg les connaît tous

Côté ad­mi­nis­tra­tif, le Conseil mu­ni­ci­pal a en réa­lité en­tre­pris de nom­breuses ini­tia­tives sur ce sujet. Je dé­cide de me faire ma propre idée en me ren­dant à la Mai­rie, à East Mar­ket Street, dans le centre-ville. Le bâ­ti­ment est très mo­derne. À l’in­té­rieur, je suis sur­prise par le va-et-vient de gens por­tant un badge qui s’agitent. Par chance, je trouve M. Shaw, le res­pon­sable du pro­gramme The Edim­bourg Gua­ran­tee, jus­te­ment pensé pour les Neets. M. Shaw me re­proche presque ma pre­mière ques­tion, ce qui me fait plu­tôt plai­sir. « Je ne par­le­rai pas du tout de Neets, dit-il. Nous pré­fé­rons par­ler des jeunes dans leur en­semble en Écosse. Nous les dé­fi­nis­sons comme ceux qui ont be­soin de plus de choix et plus de pos­si­bi­li­tés ». Telle est la vi­sion clair­voyante que les Écos­sais ont sur le sujet : « au­cune éti­quette, sim­ple­ment aller de l’avant et créer de nou­velles pos­si­bi­li­tés ». J’ai l’im­pres­sion que la ma­jo­rité des Neets est presque sous contrôle. Ce que me confirme Pa­tri­cia Thom­son, res­pon­sable d’une autre as­so­cia­tion, Skills De­ve­lop­pe­ment Scot­land. Un par­te­naire gou­ver­ne­men­tal fon­da­men­tal pour le chô­mage des jeunes Neets. D’après Pa­tri­cia, l’agence sait exac­te­ment qui se­ront plus tard des jeunes Neets. Elle est en contact avec les écoles qui re­marquent des dif­fi­cul­tés chez les étu­diants, et in­ter­viennent tout de suite avec des ac­tions ci­blées. En réa­lité, les don­nées eu­ro­péennes ne sont pas tou­jours claires : « c’est vrai que chaque année, 3500 jeunes quittent les bancs de l’école mais seule­ment un petit pour­cen­tage prend un mau­vais che­min comme le van­da­lisme, ou l’al­coo­lisme ».  Mon point de vue ini­tial est à nou­veau mis à mal. Mais ce jour-là tout de même, de nom­breux jeunes sont venus à l’as­so­cia­tion pour cher­cher un em­ploi plus adapté à leurs qua­li­fi­ca­tions.

« La crise a mis les jeunes à l'épreuve »

Je veux en sa­voir plus, donc je me rend à l’Ins­ti­tut d’Edu­ca­tion et de So­cio­lo­gie pour ren­con­trer le pro­fes­seur David Raffe. Je lui de­mande de com­men­ter une ci­ta­tion de Fran­çois Mit­ter­rand qui m’avait mar­qué, en pen­sant éga­le­ment à la si­tua­tion ita­lienne : « si la jeu­nesse n'a pas tou­jours rai­son, la so­ciété qui la mé­con­naît et qui la frappe a tou­jours tort. » Il sour­it et me dit qu’il est d’ac­cord. Ce n’est pas un ha­sard si les jeunes de 16 ans votent pour la pre­mière fois au ré­fé­ren­dum de sep­tembre sur l’in­dé­pen­dance écos­saise. « Ils sont res­pon­sa­bi­li­sés, la crise les a mis à l’épreuve en­core plus que les autres ». Ils sont donc ci­toyens, et font par­tie de la so­ciété, et c’est « nor­mal que l’Écosse écoute leurs opi­nons et leurs voix. Au­jour­d’hui, ils ne de­mandent qu’une chose : l’éman­ci­pa­tion ». Et Édim­bourg semble prête à les écou­ter.

Cet article fait partie d'une édition spéciale consacrée à Édimbourg et réalisée dans le cadre du projet EU in Motion initié par cafébabel avec le soutien du Parlement européen et de la fondation Hippocrène. Retrouvez bientôt tous les articles à la une du magazine.