« L’adhésion reste un but mais pas une certitude »

Article publié le 29 septembre 2005
Article publié le 29 septembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’eurodéputée d’origine néerlandaise, Emine Bozkurt, met en avant les efforts déployés par les Turcs pour intégrer l’Union européenne en soulignant à quel point la tâche s’avère difficile.

Emine Bozkurt est une figure politique dévouée à la cause féminine. Etre membre de deux groupes de travail du Parlement européen, l’un sur le « Droit des femmes et l’égalité des sexes » et l’autre sur l’adhésion, désigné comme le« Comité parlementaire commun EU-Turquie » n’a rien d’irréconciliable. Car elle est convaincue que si la Turquie améliore sa manière de traiter les femmes, c’est pour devenir membre des 25.

Afin que les négociations commencent, la Turquie a dû moderniser une grande partie de sa législation. Comment évaluez-vous les changements qui ont été faits ?

Ils sont immenses. En peu de temps, le pays a très distinctement changé. La Constitution turque, le code civil et pénal, le code du travail et les lois sur la famille ont été mis à jour et, à mon avis et selon celui de la Commission, toutes ces dispositions ont été améliorées. Les changements ont été effectués conformèment à l’ acquis communautaire (composé des lois et traités conclus par l’Union européenne) et démontrent qu’Ankara est disposée à coopérer avec Bruxelles. Cette évolution de la législation profite aux femmes : elles sont jugées égales à leurs homologues masculins dans le cadre du mariage, les soi-disants crimes d’honneur ( meurtre d’une femme par un membre de la famille pour comportement honteux) sont désormais sévèrement punis et le gouvernement a la lourde tâche, gravée dans la Constitution turque, de garantir l’égalité des hommes et des femmes dans tous les domaines. A présent, toutes ces lois doivent être mises en pratique.

Les changements demeurant de papier pour le moment, la période de pré-accession à l’Union européenne a t-elle réellement êté bénéfique pour les femmes turques ?

Oui et non. En tant que rapporteur au Parlement européen sur les droits des femmes en Turquie, j’ai pu constater que la volonté du gouvernement est réelle. Par exemple, le Premier ministre Erdogan a promis d’accorder des subsides supplémentaires aux départements spécialisés dans les problématiques des genres. Parfois, ces promesses échouent et le progrès demeure imperceptible dans la vie quotidienne des femmes. Encore aujourd’hui, beaucoup de femmes ne peuvent pas trouver de refuge si elles sont confrontées à la violence chez elle et, bien que il n’existe pas de chiffres précis, il est évident que le taux d’analphabétisation chez les femmes est toujours très élevé. La prise de conscience des problématiques féminines est certes plus présente qu’avant, néanmoins je ne crois pas qu’elle soit uniquement à porter au crédit du processus de pré-adhésion. Il existe un mouvement féministe très fort en Turquie, soutenu par plusieurs ONG, responsables de nombreux changements positifs ayant émergé ces dernières années. L’une de ces associations essaie ainsi d’empêcher l’adoption d’une loi souhaitant criminaliser l’adultère. Les femmes turques ont déjà commencé à revendiquer leur droits sous Mustafa Kemal Atatürk , (fondateur et premier Président de la République de Turquie) dans les années 1920 et elles ont parcouru un long chemin. Les négociations avec l’Union européenne vont être, pour les mouvements féministes, un nouveau tournant pour plaider leur cause.

Que peut faire l’Europe afin de s’assurer que le processus de réforme soit un succès ?

Il ne faut pas seulement demander ce que l’Europe peut faire pour la Turquie. Il est aussi nécessaire de s’interroger sur ce que la Turquie peut faire pour l’Europe ! Evidemment, l’Union européenne doit tendre la main aux processus de réforme de la Turquie, par des projets de financement et l’envoi d’experts par exemple, mais la Turquie peut aussi aider l’UE à résoudre quelques-un de ses propres problèmes. La Turquie a notamment plus d’expérience que l’Union pour régler le problème des crimes d’honneur, qui se produisent également sur le territoire des 25. Rien que l’année dernière, de préoccupants de « crimes d’honneur » ont eu lieu en Allemagne, en Suède et en Hollande. Les procureurs turc ont plus d’expérience en ce qui concerne ce type d’affaires criminelles, une expérience dont nous devons nous isnpirer.

Dans plusieurs Etats membres, la population est hostile à l’idée que la Turquie fasse partie de l’Union. La Turquie pourrait elle être autorisée à rejoindre l’Europe malgré cette opposition publique ?

La France a annoncé qu’elle ferait un referendum sur cette question, le résultat de celui ci devant être respectée. Depuis que l’accession a été approuvée unanimement par les gouvernements des Etats membres, il est clair que l’hostilité d’une majorité de français n’y changerait rien. Nous devons accepter que les négociations puissent prendre encore plus d’une décennie, durant laquelle l’opinion publique serait susceptible de changer. C’est le travail des parlementaires européens d’aider le public à prendre une décision. C’est pourquoi la Commission européenne a planifié un soi-disant « dialogue civil », devant aider les citoyens européens à rester en contact avec leurs homologues turcs. Une initiative qui incluerait des discussions, débats ou sites internet, aptes à faire tomber les peurs pesant sur l’adhésion de la Turquie.

Quelle est votre meilleure prévision concernant l’entrée de la Turquie en Europe ?

Je ne suis pas savante et j’ai oublié ma boule de cristal aujourd’hui, mais je ne crois pas que la Turquie devienne membre de l’UE avant 2014. Tout ça parce jusque cette date, le budget communautaire ne prend pas en compte l’accession de la Turquie. Une année est une longue période en politique internationale et une décennie, bien plus encore. Donc même si je suis convaincue que la Turquie est bien disposée et a, selon la Commission, rempli les critères de Copenhague (nécessaires pour entrer dans l’UE), l’adhésion reste un but et non une certitude. Est-ce que la Turquie, à long terme, va devenir membre de l’UE ? Seul le temps peut nous le dire. J’espère intimement que oui.