« La voie de l'Europe deviendra celle du monde »

Article publié le 3 octobre 2005
Article publié le 3 octobre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Mark Leonard est un intellectuel anglais expert en politique étrangère. Ce penseur, parmi les plus influents en Grande-Bretagne, se veut optimiste quant à l’avenir de l’Europe. Voici pourquoi.

L’UE traverse peut-être une crise mais cela n'a pas empêché Mark Leonard, directeur du département de politique étrangère du think tank londonien du « Centre for European Reforms »(CER) de publier un ouvrage intitulé  « Pourquoi l’Europe va-t-elle mener le XXIème siècle  ?» Mais qu’est-ce qui incite ce chroniqueur régulier de l’Observer et du Financial Times à envisager un avenir brillant pour l’Europe?

Pourquoi pensez-vous que l’Europe va « mener le XXI ème siècle »?

L’Union européenne est l'union la plus avancée de différents pays au sein du marché commun très étendu, doté d’un cadre légal commun et d’un ensemble de mesures visant à régler des problèmes couvrant plusieurs territoires. En participant à cette démarche, de petits pays comme d’autres de taille moyenne, découvrent qu’ils ont leur mot à dire sur la scène internationale, un statut qui leur permet de traiter d’égal à égal avec les Etats-Unis et d’autres grandes puissances. L’UE a également conduit la transformation de l’Europe en tant que continent, devenu un ensemble de plus en plus démocratique au fur et à mesure des vagues successives d’élargissement. Les pays d’Europe ont en outre figuré à l’avant-garde de la constitution d’un ordre juridique mondial à traversla création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la Cour Pénale Internationale (CPI) et le Protocole de Kyoto. En outre, l’un des succès de l’UE a été d’inciter d’autres parties du monde à prendre en consideration le modèle européen pour déveloper leurs propres institutions, mettant en pratique de nombreux principes européens. Comme le Mercosur en Amérique latine ou l’Union Africaine (UA) en Afrique. L’Asie de l’Est songe même à bâtir une Communauté de l’Est Asiatique fonctionnant avec un marché commun et une monnaie unique, à l’image de l’UE. Lorsque je déclare que l’Europe va mener le XXIème siècle, cela ne signifie pas diriger le monde comme son empire mais transmettre sa manière de procèder au reste de la planète.

Une identité européenne peut-elle émerger si l’Union continue à s’élargir et à inclure de nouveaux pays ?

Il faut s’entendre sur le type d’identité que l’on est en train de créer. Il ne s’agit pas d’une identité ethnique ou religieuse mais d’une identité incarnée dans les mœurs européennes. En d’autres termes, la foi dans la force de la loi (en matière nationale et internationale), dans le réglement multilatéral et la nécessité de mêler dynamisme économique et cohésion sociale. Soit autant d’idées qui sont inscrites dans les quelques 80 000 pages de la législation européenne. Bien entendu, on trouve de grandes différences entre les Etats membres, il n’empêche qu’ils partagent plus de points communs entre eux qu’avec le reste du monde. Le système électoral, la langue et la monnaie du Royaume-Uni et de la France ne sont pas les mêmes, mais si on jette un oeil aux deux pays, ils sont plus similaires que le couple Chine - Etats-Unis, concernant l’intervention étatique notamment. Cette affirmation est valable pour tous les Etats membres. L’UE n’a jamais entendu créer un modèle unique auquel chacun doit adhérer, elle entend simplement gérer la diversité. Il existe néanmoins des valeurs et des normes communes qui lient les pays européens ensembles, à l'instar du simple facteur gégraphique, impliquant que les problèmes comme celui de la pollution environnementale, doivent être affrontés ensembles.

Si l’UE est si extraordinaire, pourquoi y a-t-il tant d’eurosceptiques ?

Tous les Européens sont de plus en plus sceptiques, voire cyniques, quant à leurs gouvernements et à la classe politique en général. Il est logique que cette tendance s’applique au niveau européen comme au sein de chaque Etat. De plus, il y a un fossé entre l’intuition des populations eu égard à la nécessité de l’Union, en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité par exemple et leur scepticisme envers les institutions. La plupart des gens en Europe préfèrent rester dans l’UE plutôt qu’en sortir, phénomène que l’on ne prend pas assez en compte. Un fossé devant être comblé par l’UE qui pourrait délaisser un peu la réforme des traité pour parler aux citoyens des solutions susceptibles de s’appliquer à leurs vrais problèmes, comme le nucléaire iranien ou les suites du traité de Kyoto. Mais même si l’on s’en occupe, il est important de garder à l’esprit que l’Union n’est pas un Etat nation. Ce sont sont les gouvernements qui fixent le niveau des impôts, choisissent les politiques d’éducation, de retraite et de santé – l’UE régule peut-être tous ces domaines mais ne décide de rien en réalité -. Il est normal que la population ne se sente pas proche des institutions parce qu’en dépit du fait qu’elles soient vitales pour l’Union, ces instances travaillent de manière indirecte, en traitant par l'intermédiaire des gouvernements.

Avec la crise que traverse l’Europe actuellement et le manque de confiance dans les leaders politique, qui peut faire avancer le projet européen ?

L’UE est une initiative émanant de gouvernements nationaux ; ce sont ces mêmes gouvernements qui la feront avancer. La Commission européeenne peut se charger de trouver un consensus qui satisfera le maximum de gouvernements sur un problème précis et agir comme un catalyseur afin de transformer leur rhétorique en réalité, comme lors de l’élaboration du Marché Unique. Ce qui manque à l’UE en ce moment, c’est une idée commune sur un futur projet européen. Chacun redoutait tellement de rencontrer une opposition qu’il n’y a eu aucun débat pour définir l’Europe que nous souhaitions. Ce que l’Europe doit faire maintenant est à mon avis évident : s’abstenir de se concentrer sur ses institutions internes pour tenter de façonner le monde du XXIème siècle. C’est à dire réfléchir à une manière d’avoir un impact sur nos nouveaux voisins de l’ex-bloc soviétique et de la mer Méditerranée, équivalant à l’influence communautaire sur l’Europe Centrale et orientale dans les années 90. En clair, nous devons rendre l’Europe compétitive en modernisant notre économie et nos modèles sociaux sans sacrifier notre «économie sociale de marché». Réfléchir à un outil de politique extérieure susceptible de nous aider à relever les défis du prochain siècle en unissant notre commerce, notre politique étrangère et nos subventions dans l’espoir de remodeler le monde.