«  La prison reste un outil socialement dangereux »

Article publié le 30 mai 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Ancien détenu et président de la section française de l'Observatoire international des prisons (OIP), Gabriel Mouesca affirme qu'aucun pays européen n'est exemplaire en matière carcéral.

La 'zonzon', il la connaît bien. Ancien détenu, libéré après dix-sept ans de prison, Gabriel Mouesca, 40 ans, a été élu à l'unanimité en juin 2004, président de l'Observatoire international des prisons (OIP). Créée en 1990, l'association s'est donnée pour but de promouvoir le respect des personnes incarcérées. Un combat fervent et de longue haleine. Car aux yeux de Mouesca, « les droits les plus élémentaires ne sont toujours pas respectés en prison. Nourris de haine et de violence, ceux qui sortiront de là seront de véritables bombes humaines ».

Les initiatives pénitentaires prises au niveau européen contribuent-elles à améliorer le traitement de la question carcérale ?

Dans la conception pénitentiaire européenne, l'emprisonnement doit être une peine de dernier recours. L'enfermement est vu comme une préparation à la sortie, c'est-à-dire que chaque personne qui passe par la case 'prison' est aussi condamnée, à en sortir un jour. Les autorités européennes insistent pour que la prison ne soit pas un 'lieu de stockage de matière humaine' ayant commis délits ou crimes, mais bien un lieu où on prépare la personne à retrouver le corps social et être dans des conditions qui permettent de réussir la réinsertion.

Comment ces règles peuvent-elle influencer les initiatives prises par les Etats membres dans leurs dispositifs pénaux respectifs ?

L'Union européenne plaide pour que les conditions de vie dans les prisons se rapprochent le plus près possible des réalités du monde extérieur. Cela signifie par exemple favoriser le lien familial, en permettant notamment aux prisonniers de téléphoner à leurs proches. Aujourd'hui, 70% du parc carcéral français ne donne par exemple pas la possibilité aux prisonniers de téléphoner. Si ces règles pénitentiaires européennes étaient mises en application, les effets désocialisant de la prison seraient amenuisés et les gens sortants de prison auraient de fait de moins en moins de difficultés à réussir leur réinsertion.

Quels sont les pays où les autorités innovent le plus en matière de politique carcérale ?

Si l'on prend la question de la sexualité en prison, l'Espagne par exemple a depuis longtemps compris qu'organiser l'intimité et la sexualité dans la prison, c'est respecter l'équilibre des personnes qui lui sont confiées, hommes et femmes détenus. Quand on voit le traitement de cette question en France, ça tient proprement de la barbarie. Il y a dans ce pays moins d'une dizaine d'établissements qui sont dotés de lieux dans lesquels, épisodiquement, les personnes détenues peuvent avoir des temps et un lieu préservant l'intimité et la sexualité.

Un rapport du Conseil de l'Europe réalisé par Alvaro Gil Roblès, dénonce la 'surpopulation accablante' des prisons françaises et qualifie l'Hexagone de 'plus mauvais élève européen', à égalité avec la Turquie. Qu'en pensez-vous ?

J'ai un constat malheureux à faire : il n'y a pas de pays exemplaire en matière carcérale. Il n'y a que des pays qui font des efforts mais on ne peut pas dire que la France soit complètement isolée. La mère de tous les maux, c'est évidemment la surpopulation : il y a aujourd'hui près de 10 000 personnes détenues en trop dans les prisons françaises, conséquence de la politique pénale en vigueur dans l'Hexagone : on garde les gens plus longtemps en prison, on refuse les aménagements de peine... De cette réalité découlent les problèmes d'hygiène, d'intimité, le manque d'activités, la

prise en charge des détenus défaillants, les difficultés pour la gestion des parloirs, le maintien des liens familiaux....Les règles pénitentiaires européennes représentent certes une forme d'idéal, une tentative de mise en application dans le milieu carcéral des valeurs qui sont les nôtres. Toutefois, il n'existe pas encore de pays où ces dispositions ont totalement mises en oeuvre.

Quelle solutions proposez-vous pour lutter contre la surpopulation en prison ?

L'idée n'est pas d'augmenter le parc carcéral, mais bien d'enlever de prison ceux qui n'ont rien à y faire et favoriser les alternatives. Il s'agit non seulement d'un choix politique mais aussi d'un pas en avant de notre civilisation. Il est urgent de passer d'une époque archaïque, celle de la prison, à un autre temps, qui sera celui de la sanction-utile, de la sanction qui peut être objet d'éducation et d'aide. J'y crois parce que la prison a fait depuis longtemps la preuve de son incapacité à être socialement utile. Elle reste un outil socialement dangereux.

Quel rôle l'UE peut-elle jouer dans cette marche en avant de notre civilisation' ?

Il ne faut pas considérer l'Union comme une coquille vide. Nous faisons partie de l'Europe, nous avons des relais au sein de ses institutions, des gens élus, mais aussi des fonctionnaires de l'Etat français. L'Europe est une réalité de plus en plus importante dans notre quotidien, souvent même de façon inconsciente : nous la vivons dans la façon de consommer, de vivre, de travailler... Il faut espérer que les jeunes générations seront de plus en plus portées vers cet idéal qu'est la construction de l'espace européen et que cet espace sera aussi sur le plan carcéral un espace de progrès.