Naples : l'entreprise musicale, cette bonne indé

Article publié le 22 octobre 2013
Article publié le 22 octobre 2013
Les jeunes napolitains sont conscients que créer leur entreprise est le meilleur moyen de sortir de la crise. Ce chemin vers l'autonomie est surtout visible dans l'industrie de la musique. Des entreprises alternatives et indépendantes prolifèrent à Naples et permettent à de jeunes artistes de prendre leur carrière en main.

« Beaucoup de choses ont changé depuis les années 90 » nous dit Carlo Doino, président et directeur artistique d'Ikebana Records, un label créé par trois amis en 2008. Aujourd'hui ils ont un studio, organisent des répétitions et possèdent aussi une maison de disques. « Le marché est exigeant, explique le jeune homme de 20 ans. La musique ce n'est pas comme vendre une paire de chaussures, on ne peut pas la traiter uniquement commercialement. On fait de la musique par amour et par passion. On n'espère pas gagner énormément d'argent parce que ce business n'est pas une mine d'or. On croit qu'un jour on trouvera notre oiseau rare et on sait qu' avant que cela n'arrive, on devra investir. »

LE FEU DE LA LIBERTé

Alors combien ? Carlo compte rapidement dans sa tête, en plus de faire les Cds, réaliser le projet, imprimer le matériel promotionnel, faire la pub dans les médias, créer le clip, le tout peut coûter plus de 5000 euros. « Bien sûr, Internet et les réseaux sociaux nous donnent de nombreuses opportunités pour promouvoir notre travail, affirme Carlo. Mais si on veut faire un produit de qualité, on ne va pas regretter l'argent nécessaire à la production de disques. »

Les garçons d'Ikebana soulignent que de plus en plus de personnes veulent écouter de la bonne musique et sont prêtes à payer pour ça. Par ailleurs, les artistes du label donnent des concerts, ce qui représente leur principale source d'argent. « En général, le label gagne pluttôt de l'argent  sur la vente de disques, comme un retour sur investissement », précise Valerio Merolla, responsable de la réalisation du site web, en charge des réservations et des autres aspects administratifs. « Les groupes, eux, gagnent leur argent en jouant dans les concerts. Certains disent que nous ne sommes pas indépendants à cause de la liberté que nous devons accorder aux artistes et qui nous rend dépendants d'eux. Mais nous prenons certaines décisions ensemble. Nous traitons les artistes de la manière dont nous aimerions être traités. »

On tombe sur les artistes d'Orchestra Multietnica Mediterranea, l'orchestre multiethnique méditerranéen, aux studios d'Ikebana Records où ils louent parfois un studio. Ils ont une approche complètement différente de la musique. Le groupe comprend 18 personnes, principalement originaires de Roumanie, BulgarieAfrique, Sri Lanka et de Colombie. « Chaque membre de l'orchestre a un style différent et à cause de ça on crée une nouvelle qualité », nous dit Giovanni Guarrera, le leader du groupe. « Naples n'a jamais été un endroit sympa pour faire des concerts, spécialement pour nous. Alors on apprécie encore plus notre chance. »

Ikebana Records considère le groupe I Sula Ventrebianco comme leur oiseau rare. Les fondateurs croient profondément qu'un jour ils pourront non seulement survivre grâce à leur travail, mais qu'ils feront de l'argent.

TROUVER UN EMPLOI A NAPLES à 30 ANS

D'autres jeunes talents de Naples ont décidé de prendre leur carrière en main. Giovanni Truppi a déménagé de Naples à Rome il y a dix ans. On se rencontre à Lanifice, un endroit chalereux sis au milieu des discothèques de la ville. L'ancienne usine de laine abrite désormais une galerie fondée par un chirurgien qui a voulu participer à l'essor de la ville. Truppi a été invité à Lanifice par BulbArtWorks, une une entreprise musicale qui organise des concerts, des évènements et le festival La Nostra Primavera, (« Notre Printemps », ndt), qui attire des artistes alternatifs de toute l'Europe.

BulbArtWorks fonctionne aussi comme une agence de réservation... pour 80 groupes. « D'abord et avant tout, on est un groupe d'amis qui se rencontrent dansles concerts, » confie Andrea Salada. « On partage le même amour pour la musique et on a pensé que ce serait cool de faire quelque chose ensemble. Même six ans de travail régulier n'assure pas une vie facile dans ce secteur. Les gens ne peuvent se payer des tickets pour les concerts à cause de la crise qui affecte en premier lieu, les dépenses culturelles. Aujourd'hui, trouver un emploi à Naples à 30 ans, c'est quasi-miraculeux. Cela ne veut pas dire qu'on va abandonner. Faire de l'argent n'est pas le but lui-même. Ce que l'on fait c'est "un bon deuxième travail". » Andrea travaille le jour à l'université, et son rêve est de devenir professeur de sciences politiques. Aujourd'hui c'est l'homme à tout faire à BulbArtWorks, qu'il a cofondé. « Je sais comment construire une scène et je peux aussi travailler comme ingénieur du son, résume-t-il. Dans notre compagnie, tout le monde fait quelque chose. C'est le seul moyen de fonctionner. »

UNE éNERGIE VOLCANIQUE

De retour à Ikebana, l'équipe nous révèle qu'ils ont une attitude positive envers les autres maisons de disques. Ce manque d'un sens évident pour la compétition se conforme à un autre phénomène napolitain. « Il n'y a pas de raison de se battre pour une si petite part de gâteau, plaisante Andrea. Naples est une grande ville, mais il n'y a pas tellement de gens qui apprécient ce genre d'évènements. C'est mieux d'essayer de faire quelque chose de cool ensemble et de compter sur le succès de chacun ainsi que sur une plus grande reconnaissance. » Giovanni Truppi est son propre manager et produit sa musique. Il lui a fallu 15 ans pour en arriver là, mais il est content. « Ça n'a jamais été facile mais au moins je travaille pour moi et pas pour une grande entreprise. »

Depuis la ville, un pont nous conduit au Vésuve, un des plus célèbres volcans endormis d'Europe, au pied duquel se trouve des résidences dont celle de Casa Lavica, la maison de lave. C'est une des meilleures compagnies indépendantes de Naples, et ils tiennent de suite à souligner que « indépendant » ne signifie pas « amateur ». Avec juste trois artistes dans la compagnie, ils dirigent aussi un studio professionnel d'enregistrement, publient des sessions en direct sur Internet et réalise des clips. Des lumières, aux enregistrements en passant par le travail d'édition, tout econfine à la perfection.

Bien que la compagnie se concentre presque uniquement sur la promotion de jeunes artistes, de célèbres musiciens comme Gionata Mirai viennent coopérer, attirés par leur professionnalisme. « En donnant de la liberté aux artistes, on essaye de créer une zone de confort et de créativité qui va les aider à être productifs », nous dit le cofondateur de Casa Lavica. « On s'efforce de trouver la meilleure forme de promotion pour chaque artiste. Quelquefois on travaille gratuitement, en voyant le potentiel artistique de l'artiste. On met souvent en contact des musiciens si l'on sent qu'ils vont s'entendre. » Aussi, Casa Lavica libère des projets originaux, par exemple un mélange de drum and bass et de didgeridoo appelé Triad Vibration . « On veut que la qualité soit notre marque de fabrique. Notre but n'est pas seulement de vendre, bien que ce soit très important. Le plus important pour nous c'est de faire de belles choses. »

Un énorme merci à Eliana de Leo de cafébabel Naples et à Angelo Santonicola.

Cet article fait partie de la série de reportages “EUtopia on the ground”, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.