Naples et les tatouages : la mémoire dans la peau

Article publié le 28 avril 2014
Article publié le 28 avril 2014

De Londres à Naples, de Ma­drid à Ber­lin, le ta­touage est de­venu pour les jeunes eu­ro­péens une nou­velle forme d’ex­pres­sion. Ce­pen­dant, peu d’entre eux connaissent la vé­ri­table si­gni­fi­ca­tion des ara­besques et des­sins qui ornent  leurs corps. ca­fé­ba­bel est parti à la re­cherche de la si­gni­fi­ca­tion se­crète des ta­touages dans les méandres des rues de Naples. 

Au­tre­fois mar­gi­na­lisé et signe de ré­bel­lion, le ta­touage est au­jour­d’hui de­venu, au dé­tri­ment de ceux qui connaisse sa vraie si­gni­fi­ca­tion, un simple phé­no­mène de masse, une ten­dance ex­hi­bi­tion­niste qui re­flète la na­ture contra­dic­toire de notre époque. Une re­cherche menée en 2010 au Royaume-Uni concer­nant le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie du ta­touage en Eu­rope a mis le doigt sur une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire du nombre de per­sonnes ta­touées ces dix der­nières an­nées. Elle ré­vèle qu’un cin­quième des Bri­tan­niques ont un ta­touage, dont 29% ont entre 16 et 44 ans. Cela va de pair avec une aug­men­ta­tion consi­dé­rable des sa­lons de ta­touage, dont le nombre est passé de 300 en 1990 à plus de 1500 au­jour­d’hui. 

Le code se­cret

Ce­pen­dant, de l’autre côté du conti­nent, à Naples, ce phé­no­mène de masse est pour­tant in­ti­me­ment lié au passé. Les ta­touages rap­pellent en­core une époque loin­taine où les ta­touages re­pré­sen­taient une sorte de code se­cret, un lan­gage muet uti­lisé par les ma­rins, les pros­ti­tuées, les pri­son­niers et les membres de la Ca­morra : un code qui n’avait stric­te­ment rien avoir avec les chan­ge­ments de modes et de ten­dances. 

Jus­qu’à au­jour­d’hui, le ta­touage était consi­déré comme un simple dé­tail dans les ha­bi­tudes des dif­fé­rents groupes cri­mi­nels à tra­vers l’his­toire. Ce­pen­dant, cette in­ter­pré­ta­tion ne prend pas en compte le mys­ti­cisme caché der­rière ces sym­boles qui évoquent des rêves bri­sés, l’amour et la haine, des pro­messes rom­pues, le désir et la soif de ven­geance. Cela né­glige to­ta­le­ment les ori­gines obs­cures de l’art du ta­touage. Quel est donc la si­gni­fi­ca­tion in­trin­sèque de ces sym­boles au­tre­fois rois de la mar­gi­na­lité et au­jour­d’hui com­plè­te­ment ba­na­li­sés ? Com­ment ce qui était alors un ser­ment fait à vie est-il de­venu un ac­ces­soire de plus à ajou­ter à sa garde-robe ?

Ex­trait de Lucia et les gouapes (1974) de Pas­quale Squi­tieri .

Lello Sca­rienzo, un ta­toueur pro­fes­sion­nel du  Tat­too Point Stu­dio à Naples vé­ri­fie sa ma­chine et pré­pare mé­ti­cu­leu­se­ment ses encres, ses ai­guilles ainsi que l'au­tel prêt à faire cou­ler le sang d'un nou­veau pro­fane. Un sou­ve­nir douloureux. Il en­file une paire de gants et en­clenche la pé­dale avec son pied. Les murs de son salon sont en­tiè­re­ment re­cou­verts d’es­quisses, de des­sins et de pho­to­gra­phies mon­trant des as de trèfle, des ré­vol­vers, des cou­teaux, des crânes, des cha­pe­lets, des christs ré­demp­teurs et des ma­dones aux cœurs en­flam­més. Autant d'icônes aux cou­leurs criantes qui re­pré­sentent la chair et le sang de ceux qui vivent à l’ombre du Vé­suve

« L’as de trèfle était le ta­touage uti­lisé par les soi-di­sant sous-pa­trons de la mafia pour mon­trer qu’ils étaient des voyous ha­biles de leurs mains, ex­plique Lello. Le re­vol­ver, au contraire, était ta­toué sur les gang­sters les plus san­gui­naires. » 

Des signes bruts pour les truands

Ce revolver signifie qu’ils ont volé des vies et que ça pèse sur leur conscience. Le cou­teau sym­bo­lise éga­le­ment la ven­detta, une sorte de ser­ment per­son­nel. Bref, c'est bien connu à Naples, le sacré et le pro­fane sont in­ex­tri­ca­ble­ment liés. Et il est peu sur­pre­nant que des sym­boles comme les re­vol­vers, les cou­teaux et les coup de poing amé­ri­cain soient as­so­ciés à des cha­pe­lets de prières et d’autres sym­boles tout droit tirés de la re­li­gion.  

« Le cha­pe­let est le sym­bole de la pro­tec­tion. C’est une sorte de gar­dien qui ai­de­rait à se dé­bar­ras­ser de ses crimes et autres pé­chés. Le cœur en­flammé sur­monté d’une cou­ronne d’épine re­pré­sente le Cœur sacré de Jésus. Le même sym­bole en­touré d’une cou­ronne de fleur et percé d’une épée re­pré­sente le cœur de la Vierge Marie. » La mort im­prègne tous ces sym­boles. « Le sym­bole du crâne est une façon de se mo­quer de la mort, un moyen de s’en pro­té­ger sans ou­blier que la vie et la mort sont in­ti­me­ment liées, que l’une est seule­ment le pré­lude de l’autre. Mais cela montre aussi son res­pect en­vers la mort, ce qui est ty­pi­que­ment na­po­li­tain », ex­plique Lello.

Naples, c'est cela et plus en­core : un lieu qui os­cille entre les rêves les plus doux et les pires cau­che­mars, entre les sombres al­lées et les rues en­so­leillés. C’est ici, dans une cé­ré­mo­nie pro­fane qui unit le pré­sent et le passé qu’une nou­velle vie est in­suf­flée à ces em­blèmes re­li­gieux et ma­rins. Chaque jour, cet art mys­té­rieux res­sus­cite grâce à des non-ini­tiés qui, sur un coup de tête, dé­cident d'im­pri­mer sur leur peau un sym­bole, dont ils ne connaissent pas la va­leur.