Nanterre, 40 après

Article publié le 10 juin 2008
Publié par la communauté
Article publié le 10 juin 2008
“Nanterre pas de rêve”: C’est le slogan qu’on peut lire sur les t-shirt et les gadgets vendus par un groupe d’étudiants à l’entrée de l’université de Nanterre. Slogan on ne peut plus éloquent qui dénonce de façon péremptoire les changements des conditions politiques et culturelles d’une jeunesse qui pourtant avait secoué la France il y a une quarantaine d’années.

Pour moi qui (je dois l’admettre) avais choisi l’université de Nanterre justement pour son passé révolutionnaire, il est déprimant d’observer aujourd’hui les cendres complètement éteintes de ce fameux mois de mai d’il y a 40 ans. Et pourtant, combien de commémorations durant ce mai de 2008 ! Plusieurs expositions de photos, des projections de films, dont un festival du cinéma des années 1968 du 25 mars au 3 avril, mais ce qui saute immédiatement aux yeux, c’ est le manque de cohésion, d’idéaux partagés et d’envie de lutte. Et pourtant je m’attendais à en trouver beaucoup dans cet ex temple de la contestation étudiante à la place de cette indifférence, de cette indolence, de cet individualisme… C’est comme ça que nous sommes, nous les jeunes 40 ans après ? Qu’est-il resté de l’héritage de 68 si même pas en foulant ses vestiges on n’arrive plus à enflammer les esprits et encore moins les âmes ?

Et pourtant ce ne sont pas les raisons de révolte qui manquent ! En France comme en Italie la politique de la droite anti-immigration et autoritariste – que les jeunes généralement détestent – devrait provoquer des manifestations. Même quand il y en a quelques unes, elles n’arrivent pas à atteindre une grande intensité.

Et si c’était parce qu’aujourd’hui nous sommes trop bien ?

Même si la situation internationale pourrait sous certains aspects être comparable à celle des années 68 –le Vietnam comme l’Irak, tous deux symboles de l’arrogance occidentale-, les modèles offerts par la Chine de Mao ou la Cuba du Che sont désormais passés de mode. Donc si auparavant on pouvait espérer changer les choses, aujourd’hui il ne nous reste plus qu’à nous désespérer. Mais c’est dans la vie quotidienne que la situation est vraiment différente. Aujourd’hui, plus personne ne mettrait en doute le fait qu’une femme porte des pantalons, ou encore la contraception et l’avortement (enfin presque personne…. car en Italie c’est un peu plus compliqué !). Ces conquêtes sont difficiles à remettre en discussion et nous les devons à mai 68. Comme le nouveau droit de famille car, jusque dans les années 70, en Italie le « pater familias » avait des pouvoirs aujourd’hui impensables sur sa femme et ses enfants.

Si des voix contraires à 68 et à ses enfants se lèvent aujourd’hui, si ceux-ci sont indiqués comme des ex-drogués pleins de frustrations et las d’avoir expérimenté toutes les dissolutions, si, ce qui est pire encore, cette période nous apparaît aujourd’hui comme lointaine et confuse, (tous ces jeunes dans les rues à manifester, mais finalement pour quoi exactement ?), c’est sûrement que nous avons oublié comment était la vie avant 68 ?

Le tableau qu’en a fait Bertolucci dans son film « the dreamers » (Angleterre/France/Italie 2003) est certainement un peu trop esthétisant et le modèle de vie bohème de ce triangle amoureux renforce le stéréotype des années 68, considéré comme le réceptacle de tous les vices. De même le portrait que fait Pasolini -intellectuel de gauche de l’Italie de ces années là-, des jeunes manifestants n’a rien de flatteur. Pour lui ce ne sont que des « fils à papa » qui attaquent les pauvres policiers, -eux par contre de basse extraction-, et ce sont eux les vrais marginaux ( de la poésie « le PCI- parti communiste italien- aux jeunes » lui a attiré de pesantes critiques). Quant aux slogans « l’imagination au pouvoir » et « il est interdit d’interdire », ils nous semblent plutôt maintenant d’ingénus refrains un peu anachroniques. Mais garder la mémoire de 68, ça veut dire aussi ne pas s’arrêter de rêver qu’une génération puisse influencer l’histoire et donc que nous, Babéliens, nous pouvons aussi le faire !

Alessia FARANO

Traduction de l'italien vers le français : Noelle Tomasi