Najat Vallaud-Belkacem : « J'aurais adoré faire Erasmus »

Article publié le 18 octobre 2014
Article publié le 18 octobre 2014

À 37 ans Najat Vallaud-Belkacem est devenue la première femme de l'histoire de la République à devenir ministre de l'Éducation nationale. Un événement qui suffira à laisser une trace dans la politique française mais qui ne suffit pas à résumer le parcours et les nombreux combats de la socialiste. Ici, elle nous parle d’Erasmus, de ses origines, de l’état de la France et d’une certaine génération.

cafébabel : Auriez-vous aimé faire Erasmus ?

Najat-Vallaud Belkacem : J’aurais adoré faire Erasmus. Tous les jeunes que j’ai croisés après qu’ils ont vécu cette expérience m’en ont donné envie. Ils en sont revenus vraiment changés, en devenant citoyens européens. Jamais je n’ai ressenti à ce point que la citoyenneté européenne se construisait dans une expérience comme Erasmus.

cafébabel : En quoi ce programme est-il une opportunité pour la jeunesse ?

NJB : Il y en a plusieurs. Celle de comprendre que l’on est un bloc de pays d’Europe avec un destin commun, des jeunesses qui se ressemblent, des frères et sœurs en somme. Puis après, Erasmus apporte beaucoup en termes d’insertion professionnelle. Par définition, quand on revient d’une expérience à l’étranger, c’est une plus-value sur son CV

cafébabel : La Commission européenne a récemment publié un document élogieux sur le programme en citant des exemples qui ne reflètent pas toujours la réalité. Raconte-t-on aussi des contes de fées sur Erasmus ?

NJB : Je pense qu’il n’y pas besoin de raconter de contes de fées au sujet de ce programme. Il est suffisamment incroyable. Quand on regarde l’Europe d’il y a 50 ans, on peut constater le chemin parcouru. Aujourd’hui, 75 000 jeunes français bénéficient de programmes de mobilité. Donc pas besoin d’en rajouter pour rendre Erasmus plus attractif. Par contre la belle histoire qu’il faut raconter, c’est que dans une période de crise, le budget d’Erasmus a été augmenté de 40% par rapport à la période précédente (2007-2013, nldr). C’est le budget qui augmente le plus en Europe. Et c’était loin d’être évident. 

cafébabel : Peu de personnes ont compris l’utilité d’Erasmus +. En quoi ce nouveau programme fait-il un pas en avant dans les échanges européens ?

NJB : Ce nouveau programme couvre un champ beaucoup plus large que l’ancien. Désormais, Erasmus+ ne s’adresse pas seulement aux étudiants mais aussi aux apprentis, aux jeunes en enseignement professionnel, aux adultes en formation, aux enseignants… En fait, Erasmus + regroupe maintenant tous les anciens programmes européens dédiés à la mobilité internationale mais il fait œuvre de simplification et de plus grande ouverture. Grâce à l’augmentation du budget on va pouvoir augmenter le montant des bourses en permettant à des jeunes aux faibles revenus de pouvoir y prétendre. 

cafébabel : Erasmus ne cesse de battre des records de popularité en Europe. Pourtant, en France comme ailleurs, ce ne sont que 2% des étudiants qui partent à l’étranger faire leurs études. Ne communique-t-on pas assez sur le dispositif ?

NJB : Je trouve qu’on n’en faisait pas assez, jusqu’à récemment. Pour le lancement d’Erasmus +, nous étions 4 ministres. Ça témoigne de notre volonté de mettre en lumière le programme. Il faut continuer à le faire. Mais malheureusement, comme tous les projets européens, ce type de programme souffre de sous-exposition médiatique. On prend pour acquis les choses positives et on valorise les choses plus compliquées comme la façon dont la Commission européenne reçoit le budget des États. C’est à nous de faire l’effort d’en parler.

cafébabel : Comment ?

NJB : Il n’y pas besoin d’innover pour ça. Il faut vraiment en être convaincu. Et utiliser chaque vecteur de communication : une interview, un tweet, pour parler d’Europe. Honnêtement, à chaque fois que je parle de mobilité des jeunes, j’évoque l’action européenne. Maintenant, il faut que ça devienne un reflexe. 

cafébabel : Un programme comme Erasmus s’adresse souvent à un certain type d’étudiants, souvent issus d’un même milieu social, plutôt favorisé. Les étudiants français sont-ils tous égaux devant l’accession à ce type de programme d’échange ? 

NJB : De manière générale, les étudiants français ne sont pas égaux devant l’accès à l’information : les choix de filières, les choix d’options…Il y a toujours des lycéens qui ne connaissent pas l’existence des grandes écoles. C’est pour moi un vrai défi que je compte prendre à bras-le-corps parce que j’en ai conscience et que je sais à tel point ça peut peser sur le destin des uns et des autres. 

cafébabel : Vous avez vous-même appris l’existence de Sciences-Po par hasard…

NJB : J’ai eu de la chance. Mais on ne peut pas toujours compter sur la chance et à un moment donné, c’est aussi aux pouvoirs publics de s’organiser pour que les jeunes gens, quelles que soient leurs catégories sociales, aient accès à une information fiable et de qualité. 

cafébabel : Vous êtes née au Maroc. Votre double identité a-t-elle été un atout dans votre carrière politique ?

NJB : À titre personnel, ma double identité m’aide en tout cas à mieux comprendre le monde dans lequel on vit. Par définition, je n’ai pas qu’une seule entrée pour l’aborder. Je pense qu’une double culture, pour cela, c’est toujours une chance.

cafébabel : C’est de cette manière que vous évacuez les critiques quand on vous attaque sur vos origines ?

NJB : Je considère qu’il ne faut pas accorder plus d’importance que ça à ce type de critiques. Elles sont très désagréables mais il ne faut pas croire qu’elles soient représentatives de quelque chose. La vérité, c’est que depuis que j’ai pris ce ministère de l’Éducation, j’ai reçu énormément de messages d’encouragement. Bien plus touchants. 

cafébabel : Vu de l’extérieur, la France étonne par sa propension à se tourner vers des idéologies réactionnaires. Comment analysez-vous le climat social du pays ?

NJB : Encore une fois, je crois qu’il ne faut pas exagérer l’audience de ce type de manifestations. Je crois que les Français ne s’y retrouvent pas. Je pense qu’il faut créer les conditions pour que l’on fasse taire ces critiques. Plutôt que de jouer sur les bas instincts – l’instinct de peur, de repli sur soi – il faut prendre en considération des instincts plus nobles comme la solidarité, le vivre-ensemble. 

cafébabel : Par vos prises de positions et vos idées, vous incarnez une image nouvelle des questions sociales françaises. Quelles sont vos principales références ?

NJB : Je dirais que je me construis en m’enrichissant des parcours de vie que j’ai eu la chance de croiser. Je me nourris de ce que j’ai appris aux côtés de Ségolène Royal (pendant sa campagne présidentielle de 2007, ndlr), comme élue local à Lyon, de ma double culture. Je pense que c’est plutôt ce mélange de parcours et d’expériences qui aujourd’hui me rend assez certaine de mes convictions.

cafébabel : Vous n’avez pas l’impression d’être seule à défendre des causes comme celles de la communauté LGBT, du féminisme, au sein de votre classe politique ?

NJB : J’appartiens quand même à un gouvernement qui a adopté le mariage pour tous ! Après, c’est vrai que ça fait des années que j’ai ce combat en moi et que je le porte au nom de la lutte contre les discriminations. Nos responsables politiques n’avaient pas assez travaillé le sujet. Et pour moi, c’était une évidence. 

cafébabel : Pensez-vous que la France est en avance sur les questions d’égalité hommes-femmes par rapport aux autres États européens ?  

NJB : En 2012, quand on a pris nos responsabilités elles ne l’étaient pas en tout cas. Depuis 2 ans et demi, j’ai l’impression qu’on a progressé. Sans nous jeter des fleurs, on a  franchement fait beaucoup de choses depuis qu’on a créé le ministère des Droits des femmes. Donc aujourd’hui, la France est plutôt bien classée.

cafébabel : Vous vous inspirez d’un autre modèle européen ?

NJB : C’est vrai que les pays nordiques sont une bonne source d’inspiration parce qu’ils ont travaillé sur la question avec plusieurs décennies d’avance, qu’il y a une culture d’égalité entre les hommes et les femmes qui est importante là-bas. 

cafébabel : Vous représentez également une génération qui vit la crise au quotidien. Comment sortir cette jeunesse de l’appellation de « génération perdue » dans laquelle elle est enserrée ?

NJB : Je pense qu’il faut entendre le message de ces jeunes avec beaucoup d’humilité : le chômage, la crise du travail, la peur de l’avenir, le déclassement… Après, je pense qu’il n’y pas de fatalité. Je crois beaucoup à notre jeunesse, à notre génération, à sa capacité à se mobiliser si tant est qu’on lui donne les outils pour le faire. Et dans ces outils, il y a l’école. Il faut que l’école soit en capacité de former les jeunes et d’en faire de véritables citoyens. 

cafébabel : Quelle est la première chose que vous diriez à un jeune qui ne croit plus du tout en ses responsables politiques ?

NJB : Je lui dirais de s’engager. Pas forcément dans un parti politique, mais en faisant un service civique par exemple. Quand on s’engage, on éprouve la complexité de la responsabilité politique et on porte un regard différent sur ses responsables politiques. Aujourd’hui, le regard qui est porté par la jeune génération sur le monde politique, c’est un regard de défiance, de fatalisme. La vérité, elle est beaucoup plus complexe que ça. Oui, le politique peut changer les choses. À chaque fois que je croise des jeunes, vous pouvez me faire confiance, je leur demande de s’engager. La meilleure façon d’être satisfait de son destin, c’est d’en être acteur. Tant qu’on est spectateur du destin collectif, on est forcément frustré.