Municipales turques : Gezi, c'est fini ?

Article publié le 15 avril 2014
Article publié le 15 avril 2014

L'AKP, le parti du Pre­mier mi­nistre Er­do­gan, a rem­porté haut la main les élec­tions mu­ni­ci­pales turques, alors que Twit­ter et You­Tube sont in­ter­dits dans le pays. Au parc Gezi, le réveil semble avoir été de courte durée. Qui sont aujourd'hui les « anti-Erdogan », et quelle al­ter­na­tive au Pre­mier mi­nistre pro­posent-ils  ?

Pour dé­cou­vrir un des nou­veaux mouvements de l'op­po­si­tion, nous nous ren­dons sur le lieu de tra­vail d'Ali Ercan Özgur et de son col­lègue Levent Koç : le bu­reau d'une agence de conseil en dé­ve­lop­pe­ment so­cial et éco­no­mique du quar­tier de Karaköy, à Is­tan­bul. Dans ce dis­trict très hype, sur la rive du Bos­phore, on passe de­vant des lo­caux sty­lés, où l'on peut si­ro­ter un dé­li­cieux café, vau­tré dans un vieux ca­napé, tout en sur­fant gra­tui­te­ment sur In­ter­net. C'est le re­paire de l'élite jeune et cos­mo­po­lite du pays. Ali est assis de­vant une table la­quée blanche, sur la­quelle trône son Mac. « Les ma­ni­fes­ta­tions de la place Gezi étaient d'abord une par­ti­ci­pa­tion de la so­ciété, elles por­taient en elles une com­pré­hen­sion plus pro­fonde de la dé­mo­cra­tie », af­firme-t-il.  Mais il y a chez lui une cer­taine ré­si­gna­tion après la dis­pa­ri­tion pro­gres­sive du mou­ve­ment : « dans le reste du pays, les gens ne veulent pas par­ti­ci­per. Ils sont même contents qu'on s'oc­cupe de po­li­tique à leur place. »

« Le mou­ve­ment res­tait in­com­pris »

« Entre temps, Gezi a perdu son âme », ex­plique Koray Özdil. Koray tra­vaille pour une ONG qui dé­fend les in­té­rêts des Kurdes en exil : « j'au­rais aimé que les évé­ne­ments de l'été der­nier dé­clenchent un mou­ve­ment de plus grande am­pleur pour les droits des ci­toyens, dans toute la Tur­quie ». C'est pour­tant l'in­verse qui se pro­duit : la vio­lence po­li­cière, les pro­cès pé­naux en­core en cours, les dis­cri­mi­na­tions au tra­vail et la cen­sure en­core ac­crue des mé­dias ont rendu les gens plus hé­si­tants à pour­suivre leurs pro­tes­ta­tions.

En juin 2013, alors que les ma­ni­fes­ta­tions de Gezi mon­traient des signes d'es­souf­fle­ment, des mil­liers de per­sonnes se ren­con­traient chaque jour dans les parcs d'Is­tan­bul pour des « fo­rums ». Celui de Beşkitas, un quar­tier assez po­pu­laire, était par­ti­cu­liè­re­ment prisé. Les ma­ni­fes­tants y pas­saient sou­vent la nuit, et se ren­daient di­rec­te­ment au tra­vail le matin. Ceux qui s'y réunis­saient par­laient en­semble de la suite des évé­ne­ments à Gezi.

Comme sur la place Tah­rir au Caire ou sur l'ave­nue Habib Bour­guiba à Tunis, lors des pro­tes­ta­tions, des gens d'ho­ri­zons très dif­fé­rents se sont ren­con­trés par l'in­ter­mé­diaire des ré­seaux so­ciaux. C'est ainsi que se consti­tuaient des ras­sem­ble­ments d'ac­ti­vistes alé­vis, kurdes, trans­sexuels, de mu­sul­mans an­ti­ca­pi­ta­listes ou de membres de la bour­geoi­sie li­bé­rale. Autre si­mi­li­tude avec Le Caire ou Tunis, les ma­ni­fes­ta­tions étaient sur­tout por­tées par la jeu­nesse turque. Ce­pen­dant, à l'in­verse du prin­temps arabe, le mou­ve­ment turc est tou­jours resté mi­no­ri­taire. « Par rap­port à toute la ville, les pro­tes­ta­tions du parc Gezi étaient mar­gi­nales. Dans les quar­tiers voi­sins et conser­va­teurs de Fatih et Sul­ta­nah­met, où j'ai parlé à de nom­breux jeunes, le mou­ve­ment res­tait in­com­pris », ex­plique Cor­ne­lia Rei­nauer, an­cienne femme po­li­tique de Kreuz­berg (quar­tier de Ber­lin, ndlt), qui a choisi de de­ve­nir stam­bou­liote.

DU PARC GEZI AUX BANCS DE L'AS­SEM­BLÉE NA­TIO­NALE ?

Les ma­ni­fes­ta­tions is­sues des coins les plus di­vers de la so­ciété sont un défi pour la dé­mo­cra­tie turque : le style au­to­ri­taire que cultive la classe po­li­tique ac­corde ra­re­ment d'im­por­tance aux mi­no­ri­tés ou à ceux qui pensent dif­fé­rem­ment. « La jeune gé­né­ra­tion turque est for­te­ment édu­quée et nour­rit le rêve d'une plus grande li­berté », nous ex­plique l'ac­teur Hay­dar Zorlu, qui vit éga­le­ment à Is­tan­bul.

Un groupe de mu­si­ciens et d'ar­tistes es­saie, dans la li­gnée de Gezi, d'in­tro­duire dans le pay­sage po­li­tique turc les prin­ci­pales idées du mou­ve­ment : li­berté d'ex­pres­sion, di­ver­sité des modes de vie, plus grande par­ti­ci­pa­tion à la vie ci­vique. En dépit du scep­ti­cisme am­biant à l'égard des par­tis po­li­tiques tra­di­tion­nels, ils ont créé le Parti Gezi (GZP). Cette nou­velle for­ma­tion s'en­gage pour les droits de l'homme, la dé­mo­cra­tie et la jus­tice, et il a pour ob­jec­tif prio­ri­taire de mo­di­fier la consti­tu­tion. Son chef de file est un chou­chou des mé­dias : la rocks­tar Reşit Cem Köksal. La di­rec­tion du parti a pour seule mis­sion de ser­vir de porte-pa­role à sa base. Sur sa page Fa­ce­book, l'or­ga­ni­sa­tion pré­sente ses sup­ports de com­mu­ni­ca­tion. On se croi­rait re­venu au temps du parc Gezi !

Le Parti Gezi n'a pas réussi à faire élire un seul maire lors des élec­tions mu­ni­ci­pales. Et pour les élec­tions na­tio­nales de 2014, les for­ma­tions po­li­tiques doivent atteindre au moins 10% pour avoir des sièges au Par­le­ment, ce que le Parti Gezi a très peu de chances d'obtenir. Mal­gré ce qu'il a an­noncé, Er­do­gan ne tou­chera sans doute pas à ce seuil des 10 %. Pour ma­dame Rei­nauer, il s'agit « vrai­sem­bla­ble­ment d'une ré­sur­gence de l'an­cienne peur de voir des Kurdes sur les bancs de l'As­sem­blée na­tio­nale turque ».

UN NOU­VEAU SOUFFLE PO­LI­TIQUE ?

De­meure ce­pen­dant cette épi­neuse ques­tion : dans quelle me­sure les ma­ni­fes­ta­tions peuvent chan­ger du­ra­ble­ment le sys­tème po­li­tique turc ? Cer­tains, à l'image de la so­cio­logue Deniz Sert, at­tendent avec scep­ti­cisme les ré­sul­tats de l'élec­tion pré­si­den­tielle de cette année : « en Tur­quie, les élec­tions sont-elles réel­le­ment un moyen ef­fi­cace de pro­vo­quer des chan­ge­ments fon­da­men­taux dans le pays » ?

L'ana­lyse d'Ali et de Levent, dans leur bu­reau fu­tu­riste du quar­tier avant-gar­diste de Karaköy, est assez si­mi­laire : le pays a be­soin d'en­ga­ge­ments po­li­tiques dif­fé­rents. De nou­veaux modes d'ac­tion sont né­ces­saires, ca­pables de faire face à la dic­ta­ture de la ma­jo­rité. La cor­rup­tion et les in­éga­li­tés so­ciales doivent être com­bat­tues, et les der­niers es­paces verts d'Is­tan­bul sau­ve­gar­dés.