Multinationales : le profit avant tout

Article publié le 2 juin 2017
Article publié le 2 juin 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Fin 2016, l’ONG Transparency International (TI) a dévoilé le nom de neuf multinationales, parmi lesquelles Nestlé, Unilever ou Procter & Gamble. Leur point commun ? Affirmer vendre des produits estampillés « huile de palme durable » alors que l'exploitation de leur fournisseur indonésien causait un grand nombre d’atteintes aux droits humains des travailleurs.

Un énième exemple de multinationales exerçant leur activité en dépit des normes environnementales et de la vie des populations locales. Et si elles n’apparaissent pas dans le classement de Transparency International, certaines entreprises chinoises implantées en Afrique sont pourtant loin de faire bonne figure.

Le cas affligeant de la Chinafrique

La Chine, premier producteur d’aluminium au monde, a terriblement besoin de bauxite, le minerai de base entrant dans la composition du précieux métal. Après avoir exploité la bauxite en Malaisie et en Indonésie, dont les entreprises chinoises ont été contraintes de se détourner après que les deux pays aient pris des mesures destinées, respectivement, à transformer la bauxite sur place et à stopper les terribles dégâts environnementaux causés par l’exploitation à outrance, la Chine se tourne désormais vers l’Afrique.

Et plus spécifiquement vers la Guinée, pays qui dispose à ce jour de 26 % des réserves mondiales de bauxite. Alors que la demande chinoise devrait atteindre plus de 51 millions de tonnes d’ici à 2010, le pays dirigé par Alpha Condé fait figure d’eldorado pour les entreprises envoyées par Pékin. En mars 2015, le plus grand producteur d’aluminium chinois, China Hongqiao Group, a signé un accord de 200 millions de dollars avec la Guinée, lui permettant d’extraire pas moins de 10 millions de tonnes de bauxite par an. 

Si l’opération semble profitable à la Guinée, il se pourrait bien qu’il s’agisse d’un jeu de dupe. Les entreprises minières chinoises sont, en effet, connues pour ne pas s’embarrasser des considérations environnementales. L’exploitation à grande échelle de la bauxite peut ainsi potentiellement polluer cours d’eau et champs, contribuant à empoisonner les populations locales.

Ces mêmes populations ne bénéficient pas des retombées économiques liées à l’exploitation de la bauxite par des entreprises chinoises. Elles se retrouvent cantonnées à de petits boulots, sous-payés et réalisés dans des conditions sanitaires et de sécurité précaires. Aliou Barry, président de l’Observatoire national de la démocratie et des droits de l’homme en Guinée, dénonce ainsi la « corruption » et le « pillage organisé des réserves minières et l’exploitation sauvage des réserves naturelles de son pays », s’emportant contre « l’énorme manque à gagner pour l’économie nationale et les populations ».

Ainsi, la ville de Boké, d’ordinaire calme et paisible, a connu deux jours de manifestations et d’émeutes, le 25 et 26 avril derniers, après la mort d’un moto-taxi renversé par un camion transportant de la bauxite. Cet accident a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase pour la population qui se plaint depuis des mois de la compagnie minière SMB dirigée par consortium regroupant l'Etat et un groupe guinéens ainsi que deux entreprises chinoises : Winning Shipping Ldt et Shandong Weiqiao.

Les habitants de Boké, qui connaissent de « graves pénuries d’électricité et un chômage endémique », ne comprennent pas pourquoi leur ville ne bénéficie que très peu des retombées du boom minier. Emploi sous-qualifié, absence de contrat de travail, conditions salariales désastreuses, pollution… le comportement des compagnies minières chinoises est bien loin d’être exemplaire.

Une situation qui a poussé le président guinéen, Alpha Condé lui-même, à réagir. Ce dernier a en effet déclaré vouloir « obliger » les compagnies minières à construire des usines d’alumine sur le sol guinéen. Et de rajouter : « nous ne voulons pas que la Guinée ne soit uniquement un fournisseur de matière première ».

Deux économistes français de renom partagent le même avis. Et pointent la propension des entreprises chinoises à privilégier la production d’alumine (une étape intermédiaire avant la fabrication de l’aluminium) sur le territoire chinois plutôt qu’en Guinée, alors que la construction d’usines de production d’alumine sur le sol guinéen serait profitable au tissu économique et aux emplois locaux. Ainsi, selon Christian de Boissieu et Patrice Geoffron, « il est peu probable que des opérateurs chinois s’engagent dans des partenariats conséquents permettant une transformation en Guinée, coopération qui reviendrait à “‘délester »’ les capacités industrielles chinoises ».

Auteurs d’un rapport au vitriol sur la présence chinoise en Guinée, les deux chercheurs mettent en garde les autorités guinéennes contre « une dépendance excessive à l’égard de la filière aluminium chinoise (qui reviendrait) à s’en remettre à la croissance économique de la Chine dans l’avenir ». Une croissance dont on sait qu’elle ne cesse de donner des signes de faiblesse. 

Des mauvaises pratiques qui ont la vie dure

Les exemples de multinationales exerçant leurs activités au détriment de l’environnement, de l’économie et de la main-d’œuvre locale sont, hélas, monnaie courante. Et cela ne date pas d’hier. En 2010 déjà, un groupe d’associations écologistes et de solidarité internationale, coordonnées par le Centre de recherche et d’information pour le développement (Crid), alertait sur les abus commis par de grands groupes. 

Dans leur viseur, Michelin, qui exploitait au Nigeria des plantations d’hévéas, contribuant à la destruction de forêts primaires, au détriment des populations locales. Total était également visé, le pétrolier français exploitant au Venezuela, à Madagascar et au Canada des mines à ciel ouvert d’où étaient extraits des huiles extra-lourdes et des sables bitumineux, contribuant à polluer les sols, l’air et les nappes phréatiques environnantes. 

L’ex GDF-Suez était également accusé d’avoir fait déplacer des milliers d’autochtones brésiliens pour la construction de deux barrages, et d’avoir détruit les forêts où vivaient plusieurs peuples d’Indiens. En Indonésie, le groupe minier français Eramet était, quant à lui, suspecté de préparer l’exploitation d’un gisement de nickel, situé sous une forêt primaire théoriquement protégée. 

Les nombreux rapports internationaux, les alertes lancées par les ONG et les acteurs de la société civile, l’importance grandissante de la responsabilité sociale et environnementale (RSE) au sein des grandes entreprises, pourraient laisser penser que ces pratiques appartiennent désormais à l’histoire ancienne. Il n’en est rien. En Afrique notamment, et plus particulièrement dans l’industrie minière, ces mauvaises pratiques sont malheureusement toujours d’actualité.

Enfants de huit ans contraints de quitter l’école pour s’adonner à un travail dangereux, femmes forcées de travailler en dessous du salaire minimum local, ouvriers souffrant de graves lésions dues à un pesticide toxique, ou travaillant sans tenue de protection adaptée... Malgré ces déplorables conditions de travail, les grandes entreprises préfèrent le plus souvent fermer les yeux.