Moyen Orient metanarré (?)

Article publié le 16 mars 2002
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Article publié le 16 mars 2002

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Réflexion philosophique sur le Moyent orient et la relativité culturelle

Je n'aime pas l'Europe et son eurocentrisme, je n'aime pas écrire " nous les occidentaux ", mais je ne peux échapper au fait que je suis le produit d'une société, et que c'est cette société qui a rempli mon esprit vierge de connaissances, avec tout ce qu'elle a choisi (étais-je trop jeune ou trop naïf ?) de rejeter. La référence ci-dessous à certains écrits concrétise des sentiments et des émotions que beaucoup d'entre nous classifient tout simplement de xénophobie, ignorés trop aisément par cette société européenne de laquelle je suis issu. Ce que je me propose de défendre c'est que les courants de la société d'aujourd'hui, que nous sommes trop contents de stigmatiser en tant que mondialisation, ont des implications qui s'étendent plus loin et qui nécessitent qu'on leur porte de l'attention. Ce sont des courants qui s'étendent plus loin que ce qui est imaginable, que ce qui est concevable, mais que nous découvrons dans les journaux ou au journal télévisé tous les jours, dont le sens nous échappe tout simplement. Ces courants sont manifestes dans la société " occidentale " de manière invariable, et se condensent dans un impérialisme moderne, pour aller se répandre à travers le globe comme une toile emmêlée de manière dense et complexe. Plutôt que d'être lentement démoli, l'impérialisme devient simplement plus subtil. Il transforme en un moyen d'agir et de penser qui est acceptable politiquement, ou pire encore " politiquement correct " pour ses sujets et acteurs : ceux qui y sont acquis comme ceux de l'Ouest.

Le but de ce texte est une discussion qui s'essaye à explorer la manière dont le mot et le concept " démocratie " sont utilisés dans les médias occidentaux, leur " exportabilité ", leur exploitation. Ce en quoi cette dissertation se transforma fut une observation sur l'impérialisme oriental, dont les idées ont été en partie adoptées à partir des textes d'Edward W. Said, de Bryan S. Turner, de James Ngugi, de Roger Owen, auxquels je fais référence. Cependant, ce texte est né tout autant d'idées perçues lors de visites faites dans le " Tiers " Monde, de livres ramassés à Nairobi, de documents lus a Kampala, d'articles de journaux, d'extraits de nouvelles, de conversations, de films ; la clef, ceci dit, est de comprendre le terme " orientalisme " (Said, 1978).

Pour Said, l'Orientalisme n'est pas une théorie, c'est l'acte de penser, d'écrire, de rechercher ce qui vient de " l'Est ", "l'Orient", en tant que pôle opposé à "l'Occident" ou "l'Ouest" (en particulier l'Europe). Ceci dit, comment définir "l'Ouest", si, dans les esprits orientaux, le pôle qui y est directement opposé est l'Orient? A l'ouest de quoi? A l'est de quoi? Centre de quoi? Proche ou lointain Orient? Vers quoi, ou d'où? Ce genre de langage exclut une analyse 'locale' ou 'indigène', ce qui est une des observations de Said plus tard dans Orientalisme, quand il se réfère a la vision de l'exil.

Classer une complexité, un inconnu, une boîte de conserve qui pourrait être pleine de vers mais que l'on ne préférerait pas ouvrir est une échappatoire: un moyen de placer sous un voile d'ignorance quelque chose que l'on ne comprend pas et que l'on ne désire pas comprendre pour qu'on n'ait pas à y attacher plus d'importance. Cela est symptomatique de l'arrogance occidentale. La citation de Disraeli: "l'Est est une carrière" est peut-être la façon dont nous devrions envisager la question - comme quelque chose de plus complexe que ce qui pourrait être compris par le commun des mortels et certainement trop complexe pour pouvoir être éclairé par ces quelques mille mots. Tout ce que je peux ajouter est ma propre réflexion sur cette question de libellé: demandez a une personne saoudienne, yéménite, ou algérienne d'ou elle vient; je devine que leurs réponses n'incluront pas 'le Moyen-Orient', alors qu'il est probable qu'un Français, qu'un Anglais ou qu'un Américain les considère comme tels. De manière lucide, Turner commente: "Dans l'analyse de Said de l'Orientalisme, le 'fait' crucial concernant le discours orientaliste est que nous savons des choses sur les Orientaux, et nous en parlons, alors qu'eux-mêmes ne nous comprennent pas ni ne parlent de nous. Dans ce langage de la différence, il n'y avait apparemment pas de discours équivalent sur l'Orientalisme. La société de laquelle émanent des comparaisons a une approche privilégiée d'un ensemble privilégié de traits essentiels - la rationalité, le progrès, les institutions démocratiques, le développement économique - en termes desquels d'autres sociétés montrent une déficience et un retard. Ces traits rendent compte du caractère particulier de la société occidentale et expliquent les manquements des formations sociales alternatives. En tant que système explicatif, l'Orientalisme s'efforçât d'expliquer les traits progressifs de l'Occident et l'immobilisme social de l'Orient. A l'intérieur de cette large gamme de contrastes Orient/Occident, l'Islam a toujours représenté un problème culturel et politique pour les systèmes occidentaux explicatifs. Comme ça, l'Ouest voit tout ce qui n'est pas occidental comme un "autre" culturel, un "autre" étranger. En terme de personnes, vous et moi ici présents, que cela signifie-t-il?

Quand l'Europe contrôlait "grossièrement 85% de la Terre en colonies, protectorats, dominions, dépendances, et commonwealths", l'impérialisme était autant un état d'esprit qu'un processus économique, l'état d'esprit étant la force directrice qui menait le jeu. Cet état d'esprit est reflété dans les attitudes et influences domestiques, et l'art et la littérature sont les instruments de sa création. Said considère que l'impérialisme est "(...) la pratique, la théorie et les attitudes d'un centre métropolitain gouvernant un territoire lointain". L'échelle, la couverture des empires européens a "l'usage de l'empire" mène à la notion que la mondialisation moderne est l'effet actuel de l'expansion étendue et de l'organisation d'empires occidentaux.

"L'expérience Américaine ", tel que Richard Van Alstyne l'explicite dans Rising American Empire, fut dès le début fondée sur l'idée d'un 'imperium - un état dominion ou une souveraineté qui s'étendrait en population et en territoire et qui augmenterait sa force et son pouvoir'. Curieusement ceci dit, le discours insiste sur l'originalité de l'Amérique, sur son altruisme, et sur le fait que l'impérialisme - en tant que mot ou idéologie - est apparu seulement rarement et récemment dans les récits sur la culture, la politique, et l'histoire des Etats-Unis. Mais la connexion entre la politique impériale et la culture est étonnamment directe. Les attitudes américaines vis a vis de la "grandeur" américaine, vis a vis des hiérarchies de race, vis a vis des périls d'autres révolutions (la Révolution Américaine étant considérée unique et en quelque sorte inreproduisible nulle part ailleurs dans le monde) sont demeurées constantes, ont dicté et obscurcit les réalités de l'empire, alors que ceux qui plaident pour les intérêts américains a l'étranger ont insisté sur l'innocence américaine, sur leur bonnes actions, sur leur lutte pour la liberté.

Si comme l'avance Said, c'est la mentalité et l'art qui mènent à l'impérialisme, alors on peut en déduire que les Etats-Unis sont sur la voie d'un impérialisme moderne - s'ils n'y sont pas déjà passés maîtres. On peut voir de nombreux exemples de ce phénomène autour de nous que ce soit dans le monde " développé " ou dans le monde " en voie de développement ". La culture Disney est un de mes souffre-douleurs : de gentils animaux qui parlent et chantent en Américain au milieu de la savane, un protagoniste au cœur d'un combat qu'il ou elle supporte invariablement, les forces du bien dominant les forces du mal. La personnification des environnements les plus hostiles à l'homme devient un terrain de jeu dans l'esprit du public où leur personnage favori dans la peau duquel ils se sont projetés devient le roi de son petit monde. Le même schéma se reproduit dans les médias, la musique, la technologie, etc… ; des nations comme la France doivent créer des lois limitant l'usage des langues étrangères de manières à éviter les anglicismes et les américanismes ; l'Internet est totalement dominé par la langue anglaise ; une sphère dominée par une nation que le reste du monde veut imiter. Marlbore est la plus grande firme mondiale suivie de près par l'omniprésent Coca-Cola, des signes extérieurs de la grandeur américaine que l'on peut voir à chaque coin de rue. Il ne s'agit pas seulement des Etats-Unis, c'est révélateur de la dispersion de la mentalité capitaliste/consumériste/américaine. Mais tout ceci ne serait-il pas qu'un moyen pour moi citoyen britannique de me dédire de toute responsabilité que les ex-colonisateurs pourraient avoir pour la condition de leurs anciennes colonies, protectorats et autres dépendances ? Ceci malheureusement pourrait faire l'objet d'un autre article. Ce qu'il convient ici d'aborder est plutôt ce que je vois comme l'utilisateur de la " démocratie " par l'Occident.

Comment se fait-il que l'influence américaine s'étende comme elle le fait ? Pourquoi les américanismes sont-ils tellement à la mode de par le monde ? Pourquoi les gouvernements acceptent-ils que la culture américaine, les produits américains, soient considérés comme des signes extérieurs de richesse par des gens qui souvent arrivent à peine à suivre le niveau de l'inflation ? Y a-t-il plus que ce que l'on voit au premier coup d'œil ? Y-a-t-il une raison plus profonde à l'américanisation du " Tiers-monde " et des deux autres tiers ? Cela participe peut-être de ce que Said a théorisé en tant que lutte globale pour le territoire et la diffusion des idées : " La terre est en effet un seul monde, dans lequel il n'existe virtuellement pas de lieux vides et inhabités. Tout comme nul n'est en dehors ou par-delà la géographie. Cette lutte est complexe parce qu'elle n'engage pas seulement des soldats et des canons, mais aussi des idées, des formes, des images et des imaginaires. Si les Etats-Unis sont une nation puissante, riche, techniquement " intelligente ", quelle influence cela a-t-il sur les autres nations? Où s'arrête l'aide financière et où débute la diffusion d'une idéologie? Avons-nous été les témoins d'un monde où des nations, plus petites et plus pauvres financièrement que d'autres acteurs internationaux, ont accepté un crédit du plus gros prêteur pour diffuser son idéologie plutôt qu'une autre? Quels moyens ont été utilisés pour négocier le prix à la baisse? L'Amérique de la Guerre Froide pouvait justifier l'engagement de millions de dollars dans le Tiers-monde pour soutenir la démocratie, ou son idée de démocratie. Les élites dominantes dans les pays qui reçoivent ces aides sont heureuses de se remplir les poches de ce qui n'est pour les Etats-Unis que des miettes, et de montrer au monde le visage de la " démocratie ". Pendant qu'elles profitent de ce qu'elles croient être les compléments de la démocratie - le capitalisme et le communisme - les Etats-Unis gavent leurs populations d'idéaux démocratiques, vendent les produits américains et exploitent ressources et main d'œuvre bon marché. Cette idée n'est pas que pure spéculation. N'importe quel économiste qui s'intéresse aux économies " ouvertes ", c'est-à-dire aux nations qui échangent à l'extérieur de leurs frontières, sera au courant de la notion de dualisme, caractéristique de nombreux pays sous-développés. L'économie duale est constituée de deux secteurs : l'un moderne, où sont présents les capitaux étrangers et les compagnies multinationales, qui utilisent des capitaux étrangers faramineux pour exploiter les ressources naturelles locales, et une main d'œuvre souvent (bien que nécessairement) bon marché. Ce secteur exporte ses produits vers un marché " occidental " ou étranger. La façon dont l'impérialisme joue un rôle clé en séparant ce secteur moderne de son binôme local ou traditionnel est que les bénéficiaires de salaires relativement élevés les dépensent dans l'achat de biens importés, à la mode occidentale, qui sont révélateurs d'un statut social sans être, dans la plupart des cas, plus utiles que ceux que le marché local peut offrir. Pendant ce temps, le secteur traditionnel n'est pas concerné par ce qui, en surface, ressemble à des investissements étrangers massifs, il produit des biens de consommation pour la consommation locale, qui est faite de petites entreprises caractérisées par une faible productivité. Il suffit de penser aux milliards de dollars investis dans le secteur de l'essence par rapport au niveau de subsistance des individus qui ne sont pas employés dans ce secteur où la richesse reste en vase clos. Tout comme " l'intelligence " technologique.

Mais dans ce jeu, les billets verts ne sont pas les seuls participants. La culture " occidentale " est de plus en plus dominée par l'image et la presse. Par exemple, la photo d'un étudiant embrassant le sol américain après avoir été " évacué " dans la " mission de secours " à Grenade en 1983 (qui par la même occasion a renversé un régime marxiste) fut suffisante pour convaincre 250 millions d'Américains que la politique de Reagan était sensée. (Le fait que le Congrès ait découvert que les Etats-Unis étaient en guerre par le biais du journal télévisé n'eût aucune importance !) De la même manière, les images du Kosovo, bien que moins spectaculaires, ont suffit à convaincre les masse que l'OTAN a eu raison d'agir comme elle l'a fait, alors que dans le même temps les analyses de l'ONU ou de certains gouvernements qui essayaient de démêler le vrai du faux n'ont eu aucune répercussion ou ont été enterrés. Le temps optimal de traitement d'une information par CNN est de 17 secondes, et les journalistes essaient de condenser des conflits vieux de plusieurs siècles et de les graver dans l'esprit de millions de personnes en l'espace de 17 secondes.

C'est comme cela que nous jugeons notre " démocratie ", sur les points de détail que la presse choisie de mettre sous les feux de la rampe épisodiquement. Qui sommes-nous, nous les Occidentaux, pour prêcher en faveur de la démocratie alors que a) ce sont des intérêts commerciaux qui priment, et que b) nous sommes attachés aux idées romantiques " d'égalité " et de " démocratie ", bien que notre contre-pouvoir vis-à-vis du gouvernement dépende des médias et que nous ne puissions assurer ce rôle que tous les cinq ans ? Pour affirmer que le commerce prime sur toute autre chose, la tournée de Clinton en Asie au printemps 2000 à propos de la démocratie et des droits de l'Homme suffit comme exemple. Clinton a fini son voyage en Arabie Saoudite, incontestablement une des pires vitrines au monde pour les droits de l'Homme, où le seul sujet de conversation a été le maintien du prix de l'essence à un niveau bas pour les Etats-Unis, vraisemblablement en vue des élections de la fin de l'année 2000. " Plus important que le passé lui-même... ce sont surtout ses conséquences sur les attitudes culturelles présentes qui comptent ". Le leg du colonialisme et de l'impérialisme sur lequel il a reposé diffère dans l'esprit des ex-colonisés. Ses effets vont des flux migratoires vers l'Ouest à la remise en question, voire à la manipulation, de la tradition, de la culture, des coutumes. L'Occident conservateur peut se sentir menacé par les cultures non-occidentales, et une vision structurelle du monde opposant le Nord au Sud peut être un catalyseur pour la guerre. L'auteur d'Orientalisme est lui-même un acteur non-occidental remettant en cause la tradition, mais ; c'est également un exilé, non sans raison : " Les problèmes de démocratie, de développement, de destin (...) révélés par la persécution des intellectuels qui développent leur pensée et leur action " sont la cause " des difficultés expérimentées dans la tentative de gérer des relations qui sont polarisées, radicalement déséquilibrées, et dont on se souvient différemment ".

Donc l'impérialisme nous vient du passé, influence le présent et est constitué d'un dialogue de différences. " Le travail cardinal de Said, Orientalisme, reconfigure les discours européen et américain à propos des cultures et des peuples du Proche Orient, en redéfinissant l'étude de l'Orient dans le contexte de l'impérialisme occidental...Les textes historiques et littéraires sont construits dans ces contestes politiques, créant ainsi un discours sur l'Orient en tant qu'Autre culturel ". Mais le 21e siècle offre plus que des interprétations littéraires et artistiques de l'impérialisme, la valeur des intellectuels et des politiciens est en cours de remplacement par l'économie mondialisée. Les marchés mondiaux ont remplacés la politique dans la lutte pour la suprématie, ce qui réduit la frontière entre les sphères de la politique nationale et de la politique internationale, mais ce qui signifie aussi qu'un système de valeurs est imposé à chaque individu, nation ou zone d'échange qui veut réussir économiquement. Et la modernisation technologique, l'investissement dans des infrastructures comme la télévision, la vidéo ou l'internet sont d'une importance capitale pour atteindre le succès économique. La réussite économique est la seule façon d'acquérir une crédibilité politique dans le nouveau millénaire, et alors que les leaders théocratiques semblent manquer de légitimité au niveau idéologique, le flux des idées, des individus et les réseaux mondiaux de communication grignotent doucement l'idéologie, tout comme l'Economie grignote la Politique dans les cultures où les dents de l'Idéologie ne s'enfoncent pas profondément.

Ainsi tandis que les forces de l'Impérialisme circulent à la surface du globe, elles sont nommées différemment selon les cultures et les circonstances. Ce que les manifestants à Seattle et Prague ont appelé " Mondialisation " pourrait être appelé " mercantilisme " par les économistes ou " impérialisme " par les orientalistes. Ce qui nous conduit à deux conclusions. Premièrement, il y a une tendance lourde à la stigmatisation, et la clé pour comprendre notre monde réside dans la déconstruction plutôt que dans un mot accrocheur que l'on puisse utiliser en première page, tel que " mondialisation ". Deuxièmement, la technologie moderne, l'imposition d'idées, de valeurs, d'aspirations et d'idéaux occidentaux affecte les esprits de tous les individus de la planète de la même manière, que cet individu soit un travailleur d'une économie dualiste ou celui qui a appuyé sur la gâchette face à Shawn Jones, 13 ans, à Détroit en 1985 , pour lui voler ses baskets de marque.