Moubarak : partira, partira pas ? Les Egyptiens réagissent depuis l'Europe

Article publié le 11 février 2011
Article publié le 11 février 2011

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Moubarak n’a pas (encore) démissionné. Les politiques européens réclament une transition rapide dans le pays où le Premier ministre français passe ses vacances.
Alors que le bilan des victimes des violences politiques pourrait être beaucoup plus élevé que les 300 morts annoncés par l’ONU, 4 jeunes égyptiens de Londres, Manchester et Essex parlent de leurs racines, leurs familles et leur appréhension.

 « Le régime de Moubarak a trop longtemps été soutenu par des pays tels que les Etats-Unis et le Royaume-Uni »

« Durant trente ans, les Egyptiens ont existé dans un état d’apathie politique, mécontents du régime mais incapables d’appeler au changement. L’augmentation du chômage, l’inflation, la brutalité policière, la corruption et une différence notable entre les riches et les pauvres ont forcé certains à prendre l’initiative et à agir. A travers les années, l’Egypte a perdu sa réputation dans le monde arabe, pas seulement politiquement mais aussi culturellement –ces trente dernières années, nous avons assisté à une réelle dégradation dans tous les aspects de la vie. Cela a eu un impact sur la psyché des Egyptiens, en particuliers celle des jeunes. Cette révolution semble restaurer la confiance nationale. Les gens pensent avoir enfin pu se soulever pour ce en quoi ils croient. J’espère que dans les prochains jours, Moubarak va démissionner et que le cabinet qu’il a mis en place sera dissout. Beaucoup d’Egyptiens craignent que si cela arrive, cela créera un vide politique qui aboutira au chaos. Si le peuple désire vraiment la démocratie, il doit se préparer à se battre pour l’obtenir. Un vide politique créera presque certainement une certaine dose de chaos, mais la démocratie n’a jamais été obtenue facilement. Il suffit de regarder certaines des plus vieilles démocraties telles que le Royaume-Uni, la France ou les Etats-Unis : des sacrifices sont nécessaires. Le processus prendra peut-être des années, mais les avantages sur le long terme dépasseront le faux sentiment de sécurité sur le court terme. Nous nous battons pour le futur de notre pays et pour celui de nos enfants.

J’ai participé à des manifestations solidaires au Royaume-Uni. Il est vital que les expatriés égyptiens soutiennent ceux qui manifestent en Egypte et s’assurent que notre voix soit entendue par le reste du monde. Le régime de Moubarak a trop longtemps été soutenu par des pays tels que les Etats-Unis et le Royaume-Uni: il est impératif que nous transmettions le message : nous ne voulons pas de lui ! J’ai des difficultés pour joindre mes proches au pays. Je les ai d’abord contactés sur la ligne fixe après avoir été dans l’impossibilité de les joindre. Ils ne participent pas aux manifestions. Cependant, ils les soutiennent et attendent avec impatience un changement positif pour l’Egypte. »

Amira Mohsen, 26 ans, journaliste (précédemment pour Nile TV), Londres 

« Ma famille immédiate est opposée à mon soutien à la révolution. »

« Le régime est totalement corrompu. Il utilise sa dernière et plus sale carte. Si la révolution continue, nous serons libres et les choses s’amélioreront graduellement. Si elle s’arrête, la corruption continuera et un grand procédé de vengeance prendra place dans les mois à venir. J’ai participé à des manifestations au Royaume-Uni. Ma famille immédiate est opposée à mon soutien à la révolution. Elle préfère la paix et la stabilité illusoires. »

Anonyme, 26 ans, étudiant, Londres

« Je ne souhaitais pas que cela se fasse ainsi »

« Je suis attristée de voir mes concitoyens s’entretuer. Ce qui me chagrine le plus est que ces voyous ont été libérés par le gouvernement pour attaquer les manifestants. J’aurais été heureuse de voir mon pays à la une des médias mondiaux, mais je ne souhaitais pas que cela se fasse ainsi. J’attends (et je prie) que Moubarak craque et démissionne et que [le vice-président] Omar Souleiman (ou quiconque sera choisi par le peuple, tel que Amr Mousa [secrétaire général de la Ligue Arabe]) guide le pays dans la transition afin de choisir un nouveau gouvernement et un parlement jusqu’aux élections de septembre 2011, date à laquelle les égyptiens choisiront leur propre président et leur gouvernement.

J’ai participé à trois manifestations solidaires à Manchester. J’ai réussi à contacter mes proches au pays. Ils sont inquiets et effrayés de la situation, de l’insécurité et du manque de nourriture. Ils sont partagés entre le désir de voir le départ de Moubarak et celui de voir la fin des manifestations afin de pouvoir retourner travailler et pour que la rue retrouve son état normal. »

Ahmed D., 33 ans, travaille comme Agent de réservation pour une compagnie aérienne, Manchester 

« Il n’y a rien de nouveau dans ce que vous voyez. »

« Par où commencer ? Le peuple égyptien a souffert pendant plus de trente et un ans. La situation allait en se dégradant et tout le monde s’en apercevait. Depuis que Moubarak a pris le pouvoir, la situation est devenue si mauvaise que les gens ont atteint un seuil où ils ne donnent plus de valeur à leur propre vie. Ils n’ont pas de raison de rentrer chez eux : pas de travail, pas d’argent, pas de futur, ni même de liberté d’aucune sorte. C’est comme être prisonnier à grande échelle.

Ils ont fait le bon choix en disant "NON! On en a assez, on ne peut plus accepter cela". Ils revendiquent simplement les droits de l’Homme et regardez ce qu’il se passe : ils se font abattre et blesser par les voyous de Moubarak. Je tiens à souligner qu’il n’y a rien de nouveau dans ce que vous voyez. C’est ce qu’il se passait tout le temps, seulement c’était masqué. Tout le monde était au courant mais personne n’osait ouvrir la bouche. Mais maintenant les choses ont changé et nous disons "Non ! Moubarak doit partir MAINTENANT, pas en septembre, pas demain mais MAINTENANT !" Il a déjà fait assez de dommages à l’Egypte et à son peuple. J’ai pu contacter mes proches sur une ligne fixe. Ils disent que la situation est très mauvaise, ils ont peur de ce qu’il se passe et encore plus de ce qu’il va se passer.

Dahlia, 27, Essex

Photo : Une (cc) : messay.com/flickr - http://messay.com/; texte : ©Ahmed Darwish