Mort de Pierre Brice : star en Allemagne, inconnu en France

Article publié le 12 juin 2015
Article publié le 12 juin 2015

Le 6 juin dernier est décédé dans une clinique parisienne un acteur français complètement inconnu en France nommé Pierre Brice, âgé de 86 ans. De l'autre côté du Rhin, c'est un pays entier qui pleure une de ses icônes de jeunesse les plus populaires : le chef de tribu Winnetou. Une jeune Allemande se souvient.

Winnetou - Ce nom est, en Allemagne, indissociable du nom de Pierre Brice. Quiconque a vu un jour un des nombreux films de Karl May, associera à jamais son visage au chef de tribu indienne. C'est mon cas. Le grand chef des Apaches vient de nous quitter une deuxième fois. Mais cette fois-ci, nous ne pouvons malheureusement plus appuyer sur la touche « retour ».

Quand, à l'âge de 10 ans, j'ai commencé à lire les nombreuses histoires de Karl May (1842-1912), je me suis imaginé Old Shatterhand, Winnetou ou Hadschi Halef Omar. J'ai rêvé que je chevauchais à travers le désert ou que je dressais mon camp avec les Indiens au bord du Lac d'Argent. C'est ainsi que j'ai passé des jours et des nuits (sous la couverture, avec une lampe de poche).

Winnetou forever

Les westerns qui, entre 1962 et 1968, apparaissaient pour la première fois sur les écrans allemands, ont longtemps été pour moi inaccessibles. Car chez moi, il n'y avait pas de télévision par câble ou satellite. Non, je ne suis pas du tout une enfant de l'époque de la télé en noir et blanc. Mais la télévision privée était encore quelque chose de particulier. Je me souviens très bien que j'ai eu le droit de voir mon premier film de Winnetou, assise par terre chez des amis de mes parents. J'avais ardemment lutté pour ça, et gagné. Et il était là. Winnetou, le chef des Apaches. Il était exactement comme je l'avais rêvé. Hormis les tonnes de maquillage rouge que Pierre Brice avait sur la peau pour le rôle, tout correspondait bien. J'étais émerveillée. Les cheveux, les yeux... Winnetou forever !

Je me suis alors mise à collectionner le moindre morceau de journal, à lire la moindre interview. Et tout ce qu'on pouvait trouver sur cet acteur né à Brest en 1929. Il était donc Français. J'étais fière d'être en mesure de lui parler dans sa langue maternelle, si je le rencontrais un jour. Le cours de français devenait alors tout de suite plus amusant. Et il était marié avec une Allemande. Hum, bon, une femme avait donc été plus rapide. Mais peu importe. Qu'il ait été déjà à l'époque plus que cinquantenaire, c'était secondaire. Winnetou fut un des meilleurs passe-temps d'une grande partie de ma puberté.

« Winnetou ne peut pas mourir »

Ce que je ne savais évidemment pas à l'époque, c'est que ce rôle taillé sur mesure pour Pierre Brice fut pour lui à la fois une bénédiction et une malédiction. Il le hissa en Allemagne au statut de héros pour la jeunesse, peut-être même de morceau de patrimoine culturel. J'ai récemment lu dans un article qu'il y eut des protestations tout à fait hystériques après la diffusion de Winnetou III, dans lequel le chef est tué. La meute sauvage réclama une « résurrection » du chef. Volonté que suivit la société de production. « Winnetou ne peut pas mourir », titraient les journaux. D'autres films furent tout de suite produits. Pierre Brice était alors presque une superstar de l'époque en Allemagne.

Mais qu'advint-il ensuite ? On peut peut-être établir un triste parallèle avec Romy Schneider qui, après son rôle de Sissi, fut toujours cantonnée à ce genre de rôles en Allemagne et alla chercher son salut à l'étranger, où elle put en jouer d'autres. Mais pour Pierre Brice, la grande popularité à l'étranger resta absente. Il se murmure qu'il ressemblait trop à Alain Delon et que c'est pour cela qu'il n'a jamais réussi à percer dans son pays d'origine. Il fut et resta Winnetou. Il continua à vivre de cette gloire et, si l'on en croit son autobiographie Winnetou et moi, finit par s'accommoder de cet éternel rôle.

Au En fait, je l'ai rencontré en vrai une fois, et ai même échangé quelques mots en français avec lui. Pour cela, alors que j'étais au milieu de la vingtaine, je suis allée exprès à Francfort pour assister à une lecture de son livre. J'étais assise là, dans une salle de conférences d'un hôtel au tapis multicolore. Autour de moi étaient assis une centaine de personnes, surtout des hommes retraités, qui avaient eux aussi voulu rencontrer leur grand héros. Dans ces coulisses grotesques qui n'avaient rien du Lac d'Argent ou de l'Ouest sauvage, me voilà finalement devant lui. Pour de vrai. Il était là. Le chef des Apaches. Plus âgé que dans les films, avec un accent français à faire fondre, mais ni plus ni moins que Winnetou. Le livre dédicacé trône aujourd'hui sur mon étagère et je suis reconnaissante d'avoir pu « faire sa connaissance ». C'est ainsi que se réalisent parfois des rêves de petite fille. Adieu, Pierre !

Un texte d'Astrid Schiffner