Monténégro : nouvelle jeunesse, vieux pouvoir 

Article publié le 16 juin 2016
Article publié le 16 juin 2016

Le Monténégro est le seul pays des Balkans de l'ouest qui n'a pas connu la guerre civile - et ce, bien qu’il ait envoyé des troupes dans les zones frontalières et se soit livré à des crimes de guerre. Le pays est également une exception à d'autres égards : à la différence de la jeunesse des pays voisins, celle du Monténégro n'a en vingt-cinq ans jamais connu de changement de régime.

Nous sommes dimanche matin, et Podgorica est étrangement calme. Les rues de la capitale sont presque vides et ne laissent rien paraître de l'actuelle situation politique de la nation : demain se tiendra un vote de confiance au Parlement.

Ilija Gajević, étudiant en littérature et en langues, est persuadé que le Premier ministre monténégrin Milo Đukanović va rester au pouvoir, comme cela a été le cas durant les vingt-cinq dernières années.   

On retrouve Ilija au parc, devant la statue de Petar II Petrović-Njegroš - le célèbre poète, réformateur et souverain démocrate de la dynastie Petrović. D’une voix teintée de déception, Ilja réfléchit : « Je me demande, ce que Njegroš penserait de nous s’il pouvait nous voir maintenant. Sans doute vaut-il mieux ne pas le savoir ».

Une terrible famille corrompue

Lorsque Đukanović entre en politique, Ilija n'est pas encore né. En tant que jeune membre du parti de Tito (la Ligue des communistes de Yougoslavie, ndlr), Đukanović arrive au sommet de la Ligue des communistes du Monténégro, grâce à la révolution antibureaucratique de la fin des années 1980. À l'époque, les citoyens mécontents de la situation économique manifestent et commencent à flirter avec l'idée du nationalisme, une idée qui se propage ensuite dans tout le pays et qui oblige l’exécutif du vieux parti à se retirer. Les places vacantes sont occupées par Milo Đukanović et ses plus proches amis et alliés.

Après la chute du communisme, les premières élections parlementaires du Monténégro sont organisées. Sans surprise, la Ligue des communistes remporte les élections, avec une large majorité et change bientôt son nom en Parti Démocratique Socialiste du Monténégro (DPS pour Demokratska Partija Socijalista Crne Gore). 

Cela fait à présent vingt-cinq ans que le DPS gouverne le Monténégro : le jour de ses 29 ans, le 15 janvier 1991, Milo Đukanović est élu premier ministre pour la première fois - ce qui fait de lui le plus jeune premier ministre d'Europe.

Ilija naît un an et demi plus tard. Bien qu'il vive dans une démocratie parlementaire et qu'il ait déjà eu à voter trois fois, il n'a jamais connu de changement de gouvernement. « Je n'ai jamais pensé une seule fois, qu'un changement de régime soit possible », lâche Ilija.

Đukanović a été sept fois premier ministre, et une fois président du Monténégro. S’il s’est retiré brièvement deux fois pour se consacrer à des affaires privées, il est revenu ensuite, pour renforcer la base du DPS.

Selon The Independent, Đukanović occupe la vingtième place sur la liste des plus riches politiciens du monde. Sa proche famille est également très riche : le frère du premier ministre, Aco Đukanović, est en effet propriétaire de la Prva Banka (Première Banque), la seule institution financière qui a reçu une aide considérable d'un montant de 44 millions d'euros pendant la crise financière de 2008. Sa sœur, la brillante avocate Ana Kolarević, est impliquée dans le scandale des télécoms monténégrins. En 2005, la société nationale des télécoms a été privatisée dans des circonstances discutables. Selon les recherches des enquêteurs américains, une filiale de la société des télécoms hongroise a soudoyé plusieurs fonctionnaires monténégrins, pour un total de 7,35 millions de dollars américains, pour acquérir la filiale des télécoms monténégrine. Apparemment, parmi les fonctionnaires corrompus figurait une avocate - la sœur du « plus haut fonctionnaire de l'État ».

Un homme = 4 voix

Le Monténégro compte 620 000 habitants, dont 40 000 chômeurs. Selon l'Agence pour l'Emploi du Monténégro, un tiers des personnes de moins de 30 ans sont au chômage.

Aleksa Bečić, 28 ans, président du Parti social-démocrate (SDP) - le parti d'opposition monténégrin - souligne le fait que le chômage est un sujet controversé au Monténégro. La principale raison de ce fort taux de chômage est, selon lui, le népotisme des politiciens et la corruption, très répandue au sein des institutions officielles.

« Notre système de valeurs fondamentales, qui est la colonne vertébrale et la base de notre société, a été détruit. La qualité, l'expertise et la formation jouent un rôle négligeable dans la réussite des jeunes. En réalité, c'est la carte de membre du parti qui leur garantira un accès à de véritables opportunités », dit Aleksa.

Cependant,  la domination du DPS depuis un quart de siècle est entachée par des accusations de fraude électorale, selon des sources journalistiques locales et internationales. En 2013, un scandale éclate, qui révèle que le DPS a utilisé des fonds publics et des biens de l’État pour acheter des voix aux élections parlementaires.

« Tu te souviens de la célèbre affirmation de Zoran Jelić (l'ancien directeur de l'Agence pour l'Emploi, ndlr) lorsque, pendant une rencontre du Parti, il a dit que chaque membre du parti valait quatre voix ? », demande Aleksa. 

Le bureau des avocats de l'État avait répondu plus tard qu’ « aucun des participants (de la rencontre du Parti, ndlr) n'avait fait d'infractions à la loi », c'est pourquoi aucune plainte n’a jamais été déposée. 

Plus tard, la femme de Jelić, Vukica, a pris la direction de l'Agence pour l'Emploi, et de son côté, Jelić siège désormais comme membre du DPS au Parlement.

La jeune armée du DPS

Le Conseil des Jeunes du DPS compte environ 15 000 membres - c'est plus que l'électorat de certains autres partis représentés au Parlement, et cela fait du Conseil la plus grosse organisation de jeunes du Monténégro. Sa structure hiérarchique est la même que l'ancien DPS, avec 23 comités communaux et une centaine de collectivités locales, dans lesquelles chacun a un rôle à jouer.

Nikola Pešić, un diplômé de gestion économique de 27 ans, est le cerveau du Conseil des Jeunes de DPS. Il aimerait mener une brillante carrière politique, mais il sait qu'il ne pourra pas prendre la place de son idole : « Il ne peut y avoir qu'un seul et unique Milo Đukanović. Plus jamais quelqu'un comme lui ne verra le jour », dit Nikola.

Lorsqu'on lui demande s’il ne préférerait pas plutôt faire partie des institutions législatives ou exécutives dans le futur, Nikola répond qu'il se verrait bien ministre, mais que « je suis prêt à travailler là où mon Parti a besoin de moi et là où mon Parti estime que je peux lui être le plus utile ».

À la différence de Ilija, Nikola ne trouve rien à redire au fait que le Monténégro est depuis un quart de siècle dirigé par le même homme. Mais il admet que ce que l'on observe au Monténégro est une exception, comparé aux autres démocraties européennes.

« Je suis fier et honoré de faire partie de l'organisation, d'avoir surmonté les périodes turbulentes et d’être parvenu à rester aussi longtemps au pouvoir », glisse Nikola avec un sourire.

« Vous vous êtes bien amusés, maintenant prenez vos affaires et disparaissez ! »

Les opposants au DPS organisent de temps en temps des manifestations, le plus souvent déclenchées par des problèmes nationaux. Les tensions entre les Monténégrins et les Serbes ont toujours été un sujet brûlant - surtout depuis le référendum de 2006, où le Monténégro a voté pour son indépendance de la Serbie. Le DPS utilise encore et toujours ces divisions nationales pour dissimuler les vrais problèmes de société. 

« Les thèmes comme par exemple la violence domestique, la violence contre la communauté LGBT ou les salaires et les pensions de retraite pour les employés, sont considérés comme moins importants », affirme Aleksandar Novović, qui s’imaginait un tout autre schéma, lorsqu’il commençait à organiser des manifestations étudiantes, il y a cinq ans. 

Durant les 25 dernières années, les manifestations des jeunes ne sont parvenues qu’une seule fois à atteindre l’échelle nationale : c'était en 2011, quand les étudiants demandaient de meilleurs conditions de formation et davantage d’opportunités. Plusieurs milliers de manifestants sont descendus dans les rues en nourrissant l’espoir de vivre quelque chose qui aurait pu devenir semblable au « Printemps arabe ». Aleksandar était au premier rang parmi les protestants, avec ses collègues de la faculté de sciences politiques. 

« Étant donné la situation, les étudiants auraient pu sortir de leur petit monde et demander davantage que de simples prestations pour les étudiants comme une meilleure nourriture dans les cantines et des formations gratuites. Ils auraient dû agir en tant que citoyens et ne pas rester aveugles face aux autres problèmes », raconte Aleksandar. 

Les espoirs restèrent vains. Plus tard, on découvrit que les représentants officiels possédaient des cartes de membre du parti. Rapidement, l’idée de rébellion s’essouffla, et finit par mourir. 

« Nous avons pu manifester uniquement parce que le système nous l'avait autorisé. Mais après un moment, on nous a dit : "Vous vous êtes bien amusés, maintenant prenez vos affaires et dégagez" », explique Aleksandar.

Résistance silencieuse contre le système 

Aleksandar vit maintenant avec son père et sa copine, dans la banlieue de Podgorica, un lieu appelé Mareza. Il élève des chèvres, projette d'avoir bientôt des poules, cultive des légumes et mange principalement ce qu'il produit dans sa ferme. Il explique : « Qu’importe que nous soyons imaginatifs ou créatifs, nous ne pouvons pas nous enfuir du cadre que le système a établi. Le système nous dicte ce que nous pouvons faire et ne pas faire ».

Aleksandar a décidé de s'opposer au système, en menant sa propre vie à la campagne - une forme de résistance silencieuse, mais persistante, contre le système. Aleksandar a un mis sur pied un «  jardin urbain » et invité les gens à planter des légumes dans sa ferme - une initiative sociale qui est gratuite pour le public.

« Le problème avec la jeunesse d'aujourd'hui est qu'elle n'est pas prête à prendre des risques et à agir de manière impulsive. Les gens qui veulent être artistes ou faire le tour du monde ne peuvent pas le faire, car ils doivent avant tout se nourrir. Alors ils abandonnent leurs rêves et leurs buts, prennent de petits boulots alimentaires et font des tas de compromis », constate Aleksandar.

Son ancienne camarade Ana Bogavac dit ne pas être prête à faire de tels compromis. Elle est journaliste, dotée d’un master en sciences politique et en sciences de la communication de la London School of Economics and Political Science. Elle n'a pas de boulot stable en ce moment car elle ne veut pas se plier aux conditions de travail actuelles pour les journalistes du Monténégro.

« Ce qui est publié par la majorité des médias aujourd'hui n'est pas du journalisme. Je ne suis pas prête à travailler et à me faire payer pour être ce type de soi-disant "journaliste" », affirme Ana, résolue.

Pour elle, la clef de la solution aux problèmes du Monténégro consiste à éduquer les nouvelles générations. Il serait plus facile pour les jeunes d'explorer et d'utiliser les ressources traditionnelles monténégrines - un pays fertile, une côte magnifique, des gisements de bauxite. Ana cite fièrement son ami Vuk Uskoković : « Ces 25 dernières années, le gouvernement a montré son incapacité à utiliser ces ressources. Le fait qu’un pays méditerranéen qui est riche en ressources naturelles, se trouve dans une aussi mauvaise situation économique, n'est pas seulement le résultat d'une politique cupide et prétentieuse, mais aussi le fait d'une certaine ignorance et d’une grande incapacité ».

Entretemps  le gouvernement de Milo Đukanović est parvenu à remporter le vote de confiance du Parlement. Bien que le petit parti de coalition SDP ait retiré son soutien au DPS,  Đukanović a triomphé grâce aux votes de Pozitivna Crna Gora (Monténégro Positif, ou « Pozitivna » pour faire plus court, le parti centre gauche, ndlr) - un parti d'opposition qui a depuis disparu de la scène politique, mais dispose encore de quelques sièges au Parlement. La corruption politique a triomphé de nouveau.

« C'est maintenant tellement évident qu'ils abusent du système politique. Plus nous en serons conscients, plus grandes seront les occasions de changer le système, éclaire Ilija. Il est temps de construire une vraie citoyenneté au Monténégro. »

Les premières opportunités de créer ce véritable changement se présenteront en octobre, lorsque les élections parlementaires auront lieu. Après avoir été accusé de fraude électorale à plusieurs reprises, le premier ministre Milo Đukanović a offert à l’opposition quatre postes de ministres ainsi que le poste de vice-président, de manière à ébranler le processus électoral.

C'est la première fois dans l'histoire politique du Monténégro que l'opposition a une chance d'endosser un rôle au gouvernement. Ilja pourra alors peut-être enfin être témoin d’un changement…

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Texte : Jelena Kulidžan

Photos: Tomislav Georgiev

Traduction : Fleur Grelet

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