Monstre immobilier au bord de la Spree

Article publié le 25 juin 2008
Article publié le 25 juin 2008

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Pendant près d’un demi-siècle, l’accès à cette partie de la rivière Spree était bloqué par le Mur de Berlin. Aujourd’hui, près de 20 ans après sa démolition, des investisseurs souhaitent y attirer les entreprises « sexy » et dénaturer l’âme du quartier.

Il n’y a pas de quoi s’étonner. La proximité avec la gare et un prix au mètre carré plutôt bas comparé à Berlin Ouest, sont deux des nombreux arguments des défenseurs du projet immobilier Mediaspree, situé sur la rivière du même nom, au cœur de la capitale allemande. Un nom qui suscite la colère dans de nombreux foyers berlinois. Plusieurs entreprises, des associations de propriétaires, de constructeurs et d’investisseurs ont décidé d’aménager le terrain postindustriel, et jusqu’ici un peu sauvage, du vieux Berlin Est. Juste à côté du plus long morceau du Mur de Berlin encore debout est donc entrain de s’élever l’Arène O2 World, d’une valeur de 165 millions d’euros : l’un des stades les plus modernes du monde qui pourra accueillir près de 17 000 spectateurs.

(Photo:NS)

Des locataires trop bohèmes

Christian Meyer, le porte-parole de Mediaspree définit ainsi le but de cette association : « Nous faisons beaucoup de bonnes choses pour la promotion du quartier. Parmi nos clients, nous comptons déjà MTV, explique-t-il sans laisser le moindre doute sur les clients potentiels auxquels il pense, nous voulons des locataires attractifs, jeunes, comme MTV ou Viva !, des entreprises que l’on pourrait qualifier de sexy. »

Sauf que pendant bien longtemps, ce quartier, le Kreuzberg, n’a pas été particulièrement « sexy ». Du moins pas selon les critères de l’après-guerre. Après la deuxième guerre mondiale, les loyers dans le quartier ont été fixés par l’Etat à des niveaux très bas, pour inciter les gens à vivre dans la « pire » partie de la ville. D’après un recensement en 2006, 31,6 % des habitants du quartier n’ont pas la nationalité allemande. Aux côtés des habitants issus de l’immigration, des étudiants pauvres et des artistes. Mais aussi des squatters et des punks qui ont longtemps occupé les bâtiments sans payer de loyers.

(Photo:NS) Après la chute du Mur de Berlin, le Kreuzberg s’est de nouveau trouvé au centre même de la ville. L’afflux de population a repris depuis 1989 : le nombre d’habitants a doublé et le quartier est devenu à la mode. Naturellement, les investisseurs ont rapidement réalisé que laisser le quartier entre les mains de cette population « bohème » était une perte d’argent et surtout d’espace. Un terrain à bâtir… idéal. 

Coulons Mediaspree !

Les habitants de l’un des plus vieux squats de Berlin, le New Yorck im Bethanien (le nom vient de l’ancien hôpital des « Betanek » qui se trouvait au 59 de la rue Yorck), ne sont pas d’accord avec un tel chamboulement. Dans leur antre est née l’initiative « Couler Mediaspree ! » qui a pour objectif la protection des bâtiments face à la privatisation. « Nous avons commencé en 2005 en protestant et nous fonctionnons toujours aujourd’hui, déclare Carsten Joost, un militant de l’organisation. Nous avons réussi à collecter suffisamment de signatures pour l’organisation d’un référendum sur le sujet. Mediaspree va changer la face de la ville. Le projet ne prend en considération que les intérêts des grandes entreprises, personne ne pense aux gens qui habitent ici depuis des années ! »

Mais, la protestation n’est pas la seule activité du collectif : « Nous essayons d’informer au mieux les habitants sur ce qui va changer dans leur quartier. Plus les gens seront informés, plus il y aura de chances qu’ils nous rejoignent d’eux-mêmes pour militer.» Et il y a de quoi s’inquiéter : ceux qui ne seront pas expulsés devront s’attendre à une hausse des prix et des loyers qui peut s’avérer plus efficace que l’expulsion. Carsten se fait du souci pour les habitants du quartier : « Les artistes peuvent toujours parlementer d’une façon ou d’une autre avec les entreprises, mais que doivent faire les immigrants, ceux qui ne sont que des gens ordinaires ? Personne ne se souciera d’eux. »

« Personne ne se souciera des immigrants »

Elle ne se fait toutefois aucune illusion sur les chances de succès : « Nous ne pouvons pas gagner parce que nous vivons dans un monde capitaliste, où le plus fort gagne. Nous pouvons cependant encore lutter et réussir à récupérer quelques espaces. » Par exemple, une bande de 50 mètres de verdure au bord de la rivière où, d’après les militants locaux, il ne devrait pas y avoir de bureaux, mais une rue piétonne, des pistes cyclables et « un espace commun ».

Gâchis d’espace

(Photo:NS)« Nous ne pouvons pas empêcher cela », soupire Ortwin Rau, propriétaire d’un bar au bord de la Spree, qui porte le nom charmant de Yaam. Yaam est un endroit où ont lieu des rencontres culturelles comme un marché africain, des soirées hip-hop et des ateliers. Depuis la plage artificielle, on peut admirer la vue sur la rivière, le stade O2 en cours de construction, les bureaux du Forum de l’énergie, le siège de Mediaspree… « Ce sont des gens sympathiques. Ce n’est pas de leur faute s’ils ont un tel travail. Ils ont une autre vision que nous et ils vivent dans un tout autre monde », reconnaît-il au sujet de ses voisins.

Il reste également calme face au projet qui prévoit la fermeture de son café : « Que faire ? Ils ont tous les droits, nous pouvons seulement essayer de faire bouger les hommes politiques locaux. » Ortwin ne se fait pas encore trop de souci pour son Yaam qui existe depuis 1994 : pour l’instant, seul 40 % de ce lieu a été racheté. Et ce n’est pas la première fois qu’il doit changer de local : « Nous voulons seulement quelque chose en échange et je suis sûr qu’on va s’en sortir. »

Contre l’image de Berlin

Kristien Ring, responsable du Centre allemand de l’architecture, est beaucoup plus sceptique sur le projet. « C’est l’un des endroits qui se développe actuellement le plus, au cœur même de la ville, juste à côté de l’Alexanderplatz. Il a un potentiel énorme. Mediaspree n’est pas le meilleur projet possible pour cette espace géographiquement exceptionnel, entre l’Est et l’Ouest. Je pense qu’il faudrait envisager quelque chose de plus favorable aux habitants. Malheureusement, Mediaspree est surtout propice aux investisseurs et, soupire-t-elle, il ne laisse aucune place à tout ce qui est créatif. »

D’après elle, les investisseurs continueront à construire dans ce quartier, même à un rythme incertain, tant que la question des terrains soit éclaircie. « Les plans ne mentionnent pas les clauses du débat, par exemple celles selon lesquelles les bâtiments sont censés être érigés sur des parcelles appartenant à plusieurs petits propriétaires. En plus, il manque d’espaces verts le long de la rivière. »

(Photo:NS)

Elle évoque également les projets de la ville jusqu’en 2011 : la rivière devrait être nettoyée afin de pouvoir autoriser la baignade. Mais comment nager devant des bureaux ? Selon Kristien Ring, « ce projet ne devait pas être le plan d’investissement de plusieurs entreprises. Il faut un équilibre entre le développement et la conservation d’un espace pour les individus, critique-t-elle. On ne peut pas construire, au bord de cette rivière, des bureaux dans lesquels des gens viennent seulement travailler laissant le quartier désert. C’est en contradiction avec tout ce que symbolise Berlin. »