Monsieur le Président...

Article publié le 10 juin 2004
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Article publié le 10 juin 2004

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les élections européennes sont lancées. Mais l’Europe va mal. Lettre ouverte à Romano Prodi, Président de la Commission européenne.

Monsieur le Président,

Je dois vous confier que je ne sais pas pourquoi je vous écris en particulier. En ces temps d’élections, je cherchais quelqu’un à même d’incarner l’Union européenne, ce célèbre « numéro de téléphone » de l’Europe qu’Henry Kissinger réclamait, suivant un principe très simple : l’accountability, la responsabilité démocratique. Certes, j’aurais pu écrire à Bertie Ahern, le Premier ministre irlandais : c’est lui le Président « tournant » de l'UE. Mais, après six mois d'activité, il s’en ira sans avoir pu faire beaucoup pour l'Europe. Ou à Valéry Giscard d'Estaing, qui a présidé une Convention qui avait pour mission de rédiger une « Constitution pour l'Europe ». Mais même lui a achevé son mandat, sans que la Constitution soit approuvée. Je vous ai donc choisi, parce que, au fond, vous avez toujours cherché à vous tailler, aux yeux de l’opinion, un rôle de véritable « Président » européen. J'espère seulement que le leader du centre-gauche italien que vous êtes pourra trouver quelques minutes pour répondre.

Le paradoxe d’une Europe qui va mal

Monsieur le Président, l’Europe va mal. Entre le 10 et le 13 juin, 340 millions d’Européens sont appelés aux urnes pour la plus grande élection transnationale de la planète. Hélas, la participation devrait péniblement dépasser le seuil de 50%, confirmant une tendance de long terme. Comment l'expliquer ?

Ne vous semble-t-il pas paradoxal que plus le Parlement européen acquiert de pouvoirs, plus l'abstention augmente ? Pourtant, ce devrait être le contraire : avec des États-nations en crise et une Europe ayant un poids toujours plus décisif sur nos vies, l'intérêt de l'opinion pour ces élections devrait croître. Au contraire, il diminue. Voire, frôle la chute libre.

Ne vous semble-t-il pas paradoxal que plus les défis auxquels l’UE doit faire face sont nombreux, plus se répand un sentiment de désaffection et d’apathie ? Je ne crois pas que vous me contredirez : le réchauffement climatique, la crise économique qui frappe la zone euro, la réforme de l'État social, les problèmes du commerce mondial, l'adhésion de la Turquie, le vieillissement démographique, la crise de la recherche, sont des problèmes qui ne peuvent être résolus qu’à un niveau européen.

Ne vous semble-t-il pas paradoxal que, malgré la création de la monnaie unique, le plus grand élargissement de l'histoire de l'Union, et la rédaction d'un Traité constitutionnel, malgré tous ces succès, les Européens ne réussissent pas vraiment à se sentir impliqués dans une construction européenne vieille de plus de cinquante ans ?

Majorité et opposition

La responsabilité de tout ceci, Monsieur le Président, vous incombe aussi. A vous, et à toute la classe dirigeante européenne que, pour le meilleur et pour le pire, vous représentez. Au fond, il fallait faire deux choses :

1) Présenter à l'opinion publique le bilan de la Commission que vous avez présidée pendant ces cinq dernières années, les plus intenses de la construction européenne. En le défendant et en l'exposant au feu des critiques. Un bilan, dont vous pouvez notamment être fier mais dont, à part café babel et le Financial Times, peu de médias ont parlé.

2) Réaliser un véritable programme de gouvernement pour l'Europe dans les cinq années à venir. Pas 2 500 programmes issus de centaines de partis des 25 pays européens mais, dans la meilleure tradition anglo-saxonne, des programmes réalisables par des coalitions d'hommes et de femmes, aux accents et aux origines différents, mais avec une détermination commune : gérer l’avenir du système Europe. La triste réalité est à l’inverse, un débat creux et inutile, nationalisé à l’extrême.

Tout cela aurait dû être subordonné à un débat. Un débat ouvert et multilingue, qui dépasse les frontières nationales. Un rêve ? Peut-être, mais pour le réaliser, rien n’a été fait par nos dirigeants européens. Mais un rêve qu’à cherché à concrétiser, au niveau médiatique, la revue européenne café babel avec trois dossiers-clés pour lancer le débat sur les élections européennes : « Pour qui voter ? », « Quel bilan pour la Commission Prodi », et « Turquie : retour aux faits ».

Mais votre Europe, et celle des Giscard, Ahern, Berlusconi, Zapatero ou Kwasniewski, est trop « nationale », trop complaisante et trop allergique à ce type de pratiques démocratiques « extrêmement difficiles ». Non, vraiment, Monsieur le Président, je ne sais pas pourquoi c’est à vous que j'ai écrit.