Monarchie à Vienne : un selfie avec Sissi

Article publié le 22 octobre 2014
Article publié le 22 octobre 2014

Quand la Première Guerre mondiale éclata, les jours de la monarchie danubienne furent comptés. Cent ans plus tard, que reste-t-il de cet héritage ? Enquête à Vienne.

« L'Autriche sans la maison des Habsbourg ? Impensable ! » Quand je descends de l'avion à Vienne, je me souviens de cette tirade lancée par mon ami historien du New Jersey. Une boutade bien sûr, il le sait mieux que moi. Car la fin de la Première Guerre mondiale a marqué la fin du règne de la dynastie des Habsbourg et l'abolition de la monarchie danubienne.

Aujourd'hui, l'Autriche est une république, et une de celles qui s'est débarassée en profondeur de son aristocratie, comparé à l'Allemagne par exemple. Alors qu'outre-Rhin chaque journaliste people interpelle Gloria von Thurn und Taxis par son titre de « Princesse », les Autrichiens ont été contraints d'abandonner tout titre de noblesse. Cela dit, je pars quand même à Vienne à la recherche de cette monarchie qui, de fait, n'existe plus. Je ne suis pas le seul. Rien qu'en 2012 plus de quatre millions de personnes ont visité des sites comme le Palais Impérial, l'École d'Équitation et, au top du top, le château de Schönbrunn, où ils ont pu acheter ce type de babioles royalo-impériales que l'on trouve dans les boutiques de souvenirs. 

Mais, ne seraient-ce que les désirs et envies de touristes fous de kitsch comme moi, qui veulent garder le souvenir de la monarchie danubienne ? Quand je sors de la station de métro, à côté de la statue de Marie-Thérèse, je me souviens que ce sont des raisons plus sérieuses que des aimants de frigo à l'effigie de Sissi ou des pantins représentant Franz-Joseph qui m'ont amenées à visiter Vienne. Je veux savoir si la monarchie joue toujours un rôle au présent, au-delà du secteur touristique.

Ongles du pieds impériaux 

Première étape : la maison de vente des enchères, Dorotheum. Sur la Toile, j'ai appris qu'une fois par an, des objets de collection du temps des rois et des empereurs y étaient proposés. J'espère en apprendre plus sur les acheteurs. Peut-être y aura-t-il un monarchiste dans le lot. Doris Krumpl, la porte-parole de la maison, me raconte que cette enchère annuelle de pièces de la Maison impériale est un des évènements les mieux cotés. Elle me remet le catalogue de la dernière enchère en main. En feuilletant les pages, je m'aperçois rapidement que je ferais mieux de me rabattre sur les aimants de frigo, vu les prix annoncés. Les biens d'origine excèdent de loin le contenu de mon porte-feuille. Un des objets les plus chers cette année sera le casque d'équitation de Sissi, estimé à 4000 euros, mais qui pourrait bien changer de propriétaire pour la modique somme de 100 000 euros. D'autres objets sont moins chers, bien que plus cocasses. Lors d'une précédente enchère, des ongles de pieds impériaux faisaient partie des lots proposés. Avec garantie d'authenticité en plus. Les soumissionnaires, comme nous explique Krumpl, sont généralement fascinés par l'Empire austro-hongrois et nostalgiques du bon vieux temps. À la question : « sont-ils aussi des partisans politiques de l´Empire ? », elle ne sait pas répondre. 

Tout près du Dorotheum se trouve la tombe impériale. Depuis 1633, tous les Habsbourgs, hormis quelques exceptions, y ont été enterrés. C'est ce qu'est en train d'expliquer la guide en anglais-autrichien à son groupe de touristes, qui bloque l'entrée. Je n'ai pas envie d'attendre, alors j'entre dans l'église au-dessus de la crypte. C'est là que je le vois, l'Empereur au mur, derrière la porte de l'église. C'est sur des cartes aussi grandes que des paquets de cigarettes que Charles 1er d'Autriche, le regard recueilli, observe le large, côté gauche du tableau. Sur son uniforme sont collées des petites médailles d"argent. « Elles sont dejà bénies », m'éclaire un moine, pendant qu'il récolte l'argent de la caisse d'aumônes. J'apprends que Charles 1er a été béatifié en 2004. Alors, depuis, quand vous faites don d'un euro, c'est une assistance spirituelle de haute instance que vous recevez en échange. Vieux réflexe d'élève de monastère dans un passé lointain, je glisse une pièce d'un euro dans la fente et je quitte l'église avec mon image sainte. J'avais imaginé pleins de choses, quand je me suis mis en route pour Vienne. Des interfèrences royalo-impériales ne faisaient certainement pas partie de mon imagination.

Je descends dans la crypte. Une pancarte à l'entrée interdit formellement des « déclarations politiques ». À qui doit-on cette interdiction ? À des fervents monarchistes ou à des républicains coléreux ? Je m'imagine les deux cas de figure comme étant dramatiques. La tombe que je vois m'explique subitement le sens des paroles de la chanson « La mort, ça ne peut être que viennois » (« Der Tod muss ein Wiener sein », ndlr). Les cerceuils sont côte à côte, ornés de sceptres, couronnes et, surtout, d'os. Des squelettes sur les cerceuils, des crânes de morts au regard vide dans cette semi-pénombre. A côté d'un des cerceuils repose une couronne de fleurs. Le ruban est signé « des monarchistes de Moravie ». Aucune trace des donneurs. Juste quelques écolières qui font des selfies devant le cerceuil de Sissi l'Impératrice, qui ressemble davantage à Romy Schneider qu'à elle-même.

La tombe est plus qu'une attraction touristique, car ce ne sont pas seulement des personnages historiques qui y sont enterrés. Quand en 2011, Otto Habsbourg, fils du dernier empereur, Charles I est enterré, la scène ne se passe pas à Pöcking, sa terre de choix en Bavière. Les croque-morts, vêtus en uniforme de l'Empire austro-hongrois, l'ont porté, lui qui reposait dans un cercueuil qui porte le blason de l'Empire austro-hongrois, jusque dans la crypte située sous l'Église des Capucins à Vienne et placé à côté de ses ancêtres.  Pendant la messe dans la Cathédrale St Étienne, à laquelle ont participé entre autre le président de la république et le chancelier autrichien, la communauté entonnait l'hymne impérial : « Que Dieu garde, que Dieu protège, notre Empereur, notre royauté ».

« L'UE va se désintégrer »

Le lendemain je me rends dans le 13ème district. « Oui, l'Empereur y est chez lui », me lance une de mes connaissances autrichienne, en riant, quand je lui relate mes  projets. Mais au premier abord, ça n'en a pas du tout l'air. Les fameuses avenues et les arcs de triomphe, les traces omniprésentes de la démesure impériale. À leur place, le chic des jardins familiaux et, ici et là, quelques drapeaux autrichiens dans les jardinets devant les maisons. Je tourne dans la rue d'Hermes, qui comme l'indique la carte, mène à un château de chasse, que Franz Joseph avait fait construire pour son épouse, afin qu'elle passe plus de temps à Vienne. Mais ce n'est pas la raison de ma venue. J'ai rendez-vous avec Nicole Fara. Sa boîte à lettres est instructive. Un autocollant saute à mes yeux avec l'inscription: « Monarchie, le couronnement de la démocratie ». 

Fara me reçoit. Chemise couleur bleu-pigeon, broche qui représente un aigle bicéphale, le blason de l'Empire. En tant que vice-présidente du parti Schwarz-Gelbe Allianz (Alliance noire-jaune, les Monarchistes, ndlr), son combat est la réintroduction de la monarchie constitutionnelle. Mais ce n'est pas tout : sous le règne d'un Empereur, les États danubiens seraient régis dans un bloc d'Europe centrale. Collision avec l'UE ? « L'UE va se désintégrer », m'explique-t-elle. À ma question « pourquoi il faut que ce soit un régent aristocratique qui gouverne ? », elle me répond que les Habsbourgs ont appris à travers des générations entières à gérer le pouvoir, alors que les roturiers sombreraient plus facilement dans l'ivresse du pouvoir. Elle ne souhaite pas me dire combien de membres compte son parti, mais elle est certaine que leur succès politique n'est qu'une question de temps. Lors de leur dernière collecte de signatures de sympathisants, il ne manquait que 300 voix pour pouvoir se présenter aux élections. Elle pense que, lors d'une élection, son parti pourrait surprendre tout le monde, car les Autrichiens en particulier aiment bien avoir quelqu'un sur qui compter et se reposer. Bref, une famille modèle qui dirige. C'est à la fin que je pose la question la plus importante à Fara : sait-elle si Charles Habsbourg, le petit-fils du dernier empereur et chef de famille, souhaiterait pour sa part devenir empereur. Elle ne le sait pas. 

Peter Pritz – lui aussi porte l'aigle bicéphale – connaît la réponse. Il est l'adjudant général de la famille Habsbourg et donc, un des intimes de Karl Habsbourg. J'ai rendez-vous avec lui au Musée de l'Armée. C'est un ancien soldat et fondateur du groupe militaire historique, qui reconstitue une division d'artillerie équestre. « Ça ne plaît pas du tout au chef », dit-il, quand je l'interpelle au sujet du parti monarchiste. Le coin de ses lèvres se tire légèrement vers le haut. Ainsi, Charles ne veut pas succéder à son grand-père béat en tant qu'Empereur Charles II. Je note que quand Pritz parle de Charles Habsbourg, il le nomme toutefois « Son Altesse Impériale », alors je lui demande s'il est monarchiste. Il répond que non. C'est à la République d'Autriche qu'il a prêté serment et puis, il est républicain. Il considère l'interpellation comme une marque de respect, qui n'a rien à voir avec une volonté de domination. Je ne peux partager ce respect, mais je me surprends à admirer son dévouement.

Sur le chemin du retour, j'essaie de faire le bilan. Est-ce qu'entre des pantins impériaux et des offrandes votives à prix d'or, entre des empereurs béats et de vraies passions, j'ai trouvé ce pour quoi je suis venu à Vienne ? Je repense au tombeau impérial ainsi qu'à Georg Kreisler et soudainement c'est ce terme qui me vient à l'esprit, le plus viennois qui soit : « un beau cadavre ». Voilà peut-être ce que la monarchie danubienne représente aujourd´hui : un beau cadavre, l'état idéal du passé. Je pense à Madame Fara et je ne suis pas sûr qu'elle serait d'accord. Monsieur Pritz peut-être davantage.

 

CET ARTICLE FAIT PARTIE D’UNE SÉRIE SPÉCIALE CONSACRÉE À VIENNE. « EU-TOPIA : TIME TO VOTE » EST UN PROJET RÉALISÉ PAR CAFEBABEL EN PARTENARIAT AVEC LA FONDATION HIPPOCRENE, LA COMMISSION EUROPÉENNE, LE MINISTÈRE FRANÇAIS DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES ET LA FONDATION EVENS.