Mon histoire de journaliste blacklisté en Azerbaïdjan

Article publié le 6 février 2016
Article publié le 6 février 2016

[OPINION] Fin 2015, l’ambassade d’Azerbaïdjan a inscrit mon nom sur la liste noire des journalistes et représentants de la culture italienne auxquels l’entrée sur le territoire de ce pays du Caucase est interdite. Une histoire qui m’a beaucoup appris sur notre responsabilité de citoyen et sur la nécessité de penser aux véritables victimes. Témoignage.

Novembre 2015, l’ambassade d’Azerbaïdjan à Rome publie une black list spéciale : la « liste noire » des personnes considérées indésirables par la République d'Azerbaïdjan. Sur cette liste, on peut lire les noms des citoyens italiens interdits de territoire pour les 5 prochaines années. Le mien y figure pour la raison - officielle - suivante : je me serais introduit sur le territoire du Haut-Karabagh – République autoproclamée, considérée par Bakou comme faisant partie de son territoire – sans visa, et j’aurais ainsi violé la souveraineté azérie. Mais les faits ne se sont peut-être pas exactement déroulés de cette façon.  

Le sens des proportions

J’ai l’ «honneur» d’être le plus jeune journaliste à figurer sur cette liste noire, où l’on retrouve seulement des artistes, des acteurs de la culture et de l’information. J’y figure probablement pour avoir écrit. L'article « incriminé » a été publié sur le site East Journal, qui, dans la galaxie de l’information italienne, est un petit magazine en ligne, un projet pensé et développé uniquement par quelques bénévoles véritablement passionnés et par un réseau de correspondants.

Je suis étudiant. Sur cette liste noire infâme, je ne suis qu’un « petit poisson » (certainement le plus petit d’ailleurs), loin d’être aussi connu que certains noms de la liste. C’est ce détail, qui, selon moi, rend l’histoire encore plus inquiétante. Comme le résume le directeur d’East Journal, « Si même un journal aussi petit et aussi peu important que le nôtre est pris pour cible de la censure azérie, cela veut dire que Bakou a perdu le sens des proportions. Et quand on perd le sens de la mesure, la censure devient paranoïa, l’interdiction devient psychose, l’autocratie devient barbarie. » 

Paradoxalement, mon article, qui parle de l’épuration ethnique effectuée par les troupes arméniennes pendant le conflit au Haut-Karabagh (opposant Azerbaïdjan et Arménie), aurait très bien pu être considéré comme favorable à la position azérie.

Le fait qu’un journaliste novice soit frappé d’«ostracisme» pour un article qui pourrait même être considéré « pro-Azerbaïdjan », publié dans un petit journal, montre que le régime lutte contre ses dissidents sans discernement. Évidemment, l’exportation de ses ressources énergétiques lui octroie l’impunité internationale.  

La véritable raison

J’ai pu constater personnellement comment la raison officielle « violation du territoire azéri sans visa » n’est qu’un prétexte pour atteindre les acteurs de la culture et de l’information. Comme on peut le voir dans les légendes des photos, les clichés ont été pris par ma sœur. En effet, je me trouvais, avec ma famille, sur le territoire du Haut-Karabagh, avec un visa délivré par l’Ambassade, à Erevan, en Arménie (seul moyen pour pénétrer sur le territoire de cette petite République). Dans la première communication que j’ai reçue, le nom de ma sœur était également mentionné, complice de la prétendue violation du territoire azéri.

Ainsi, l’Ambassade azérie a accusé ma sœur de cette même infraction. Mais son nom ne figure pas parmi ceux des personnes indésirables : il semble donc bel et bien que la véritable raison de la présence de mon nom sur cette liste noire soit autre. 

Une normalisation sournoise

Cette situation m’a poussé à me documenter massivement sur l’Azerbaïdjan, à ne plus me limiter à la lecture d’articles du journal avec lequel je collabore ou à celle d’articles de journaux spécialisés. Ces recherches m’ont permis de découvrir que l’ex-président de ma province, également ex-parlementaire européen, s’était engagé dans une opération de normalisation (destinée à un public qui généralement ignore la réalité du Caucase), pour présenter l’Azerbaïdjan comme «l’exemple concret d’un vivre-ensemble pacifique entre ethnies et religions différentes ».

En creusant, j’ai découvert que ce même parlementaire, élu dans ma circonscription électorale, s’est engagé dans d’autres opérations de réhabilitation de pays liberticides, comme dans celle des colonies israéliennes de Samarie. Découvrir qu’un homme politique élu se soit engagé – sans que je le sache – dans ce type d’action, m’a rappelé la nécessité de contrôler les activités de nos représentants. Et ce d’autant plus lorsque leur fonction leur donne la possibilité de présenter des interprétations partiales de réalités très éloignées des nôtres et des vérités historiques.

Pour toutes ces raisons, il est d’une importance vitale – littéralement vitale- de s’informer (et d’informer) sur la réalité de ces pays liberticides, plus particulièrement s’ils entretiennent de solides relations économiques avec l’Union européenne.

Il faut donner la parole à l’opinion publique internationale, composée d’ONG, d’associations et de particuliers, qui est l’unique réelle forme de pression dont disposent les citoyens du monde. 

Les véritables victimes

Le fait de figurer sur cette liste n’est évidemment pas gratifiant. Surtout lorsque, comme Simone Zoppellaro, mon collègue d’East Journal et de l’Observatoire italien sur les Balkans et le Caucase, on est continuellement attaqué par la presse azérie. Mais nous ne sommes pas des héros et nous n’avons accompli aucune action honorable, comme cette réaction liberticide pourrait le faire penser. J’étais en vacances dans un lieu inhabituel et j’ai voulu raconter une histoire. Tout simplement. Notre situation est telle – pour le moment- que nous nous permettons de prendre avec ironie ce relent stalinien et kafkaïen auquel nous ne sommes plus habitués.

Cependant, si Bakou peut agir de cette façon envers des journalistes étrangers, la situation doit être particulièrement grave pour ces citoyens azéris qui ne se plient pas au régime, mené sans interruption par la famille Aliyev depuis 1993. Les journaux qui dénoncent la situation de violence gratuite et impunie dans laquelle vivent les journalistes azéris sont peu nombreux. Je pense que c’est à eux que nous devons témoigner notre solidarité. C’est leur travail qui est dangereux, leurs vies qui sont gâchées en prison ou dans la terreur, pour avoir décidé de parler d’un sujet qui n’est pas approuvé par les organes gouvernementaux. Je voudrais saisir cette occasion pour faire pression, ou, du moins, pour raconter les histoires de personnes qui, à cause d’autocrates et de magnats du gaz et du pétrole, sont contraintes de vivre, tous les jours, la peur au ventre.   

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Simone Benazzo collabore avec la rédaction de cafébabel Torino. Toute appellation d'origine contrôlée.