Mon expérience de stagiaire étranger en Suisse

Article publié le 8 avril 2015
Article publié le 8 avril 2015

Andrea, grand amoureux de Paris, a retrouvé la capitale, où il avait fait un séjour Erasmus, pour poursuivre ses études dans le management. Il n'aurait jamais pu imaginer que son stage le mènerait jusqu'au pays de la ponctualité et de l'efficacité.

L'envie de retourner à Paris, ville où j'ai fait mon Erasmus, m'a amené à m'inscrire cette année dans un master de management au sein d'une école située près de la place d'Italie. Mais la recherche d'un stage de fin d'études m'a mené bien plus loin que ça. Quand j'ai dit à mes amis, « J'ai trouvé un stage en Suisse, je pars là-bas pour six mois », la réponse qui m'a été le plus fréquemment donnée était « Mais pourquoi ? Tu n'as rien trouvé en France ? » Que mes actuels concitoyens ne m'en veulent pas mais la Suisse a toujours été un pays un peu particulier : les banques et leurs secrets, le franc, les trois langues nationales (officiellement quatre si l'on ajoute le romanche) et tout le reste. Un pays source de toutes sortes de légendes et que peu de gens connaissent vraiment. Mais ce n'étais pas mon cas.

Les feignants ne sont pas les bienvenus

Quand j'ai eu mon premier entretien téléphonique, celui que j'ai aujourd'hui mon responsable m'a demandé : « Êtes -vous un bon travailleur ? Vous savez, ici on travaille pour de vrai ! » Rien de surprenant jusque là, je n'avais aucun doute sur la tendance des Suisses à travailler dur. Mais quand j'ai vu mon contrat de quarante deux heures hebdomadaires, face aux quarante heures italiennes et aux 35 heures française, j'en ai pris toute la mesure.

Ma convention de stage à peine en main, je me suis de suite mis à la recherche d'une chambre en colocation. J'ai posté une annonce sur un site étudiant et quelques jours plus tard, je reçevais mes premières propositions de colocation : une visite virtuelle via Skype plus tard et voilà, ma chambre était trouvée. Mon expérience à Paris m'avait habitué aux longues files d'attendes, aux dossiers, aux garants, mais je n'ai eu besoin de rien de tout ça.

Le siège de mon entreprise se trouve dans le canton de Fribourg, entre Lausanne et Berne, qui a deux langues officielles, le français et l'allemand, bien que la première est la plus largement utilisée. Le jour de mon arrivée, la ville m'a accueilli avec quelques flocons de neige, comme si elle voulait me rappelait qu'à quelques kilomètres au Sud se trouvent les Alpes.

L'efficacité des services est ce qui m'a le plus surpris pendant mes premiers mois de stage : loin d'être un cliché, la ponctualité suisse est bien réelle. Idem pour la confidentialité des banques, là où j'ai pu ouvrir un compte courant en quinze minutes seulement en me rendant simplement au bureau de poste et en signant un reçu. Étant étranger j'ai dû demander un permis de séjour auprès des autorités locales. J'ai reçu un matin une confirmation par mail du bureau d'immigration me certifiant que la procédure était engagée : il était à peine 7 heures du matin, et un établissement public m'avait écrit à cette heure matinale.

Un melting pot d'identités

Chaque canton a son gouvernement presque autonome et cela se ressent jusque dans les législations sur les démarches obligatoires qui varient de l'un à l'autre. Conformèment au principe de la législation directe, ici chaque citoyen se rend au bureau de votes environ toutes les trois semaines pour voter, que ce soit pour les élections cantonales ou de confédération. La majeure partie du temps, c'est pour des référendums révocatoires demandés par les parties locaux ou des citoyens lambdas.

La présence de trois grandes langues officielles a créé avec le temps trois communautés différentes avec chacune des racines solides, mais il n'est pas pour autant difficile de s'intégrer. La grande majorité des Suisses parle en général une autre langue que sa langue natale ou celle de sa confédération. À ce melting pot d'identités, s'ajoutent des milliers d'immigrés venus d'autres pays européens au fil des années, même si des lois pour limiter l'immigration étrangère sont à l'étude. Lors de mon premier jour de travail je me suis retrouvé dans l'une des ambiances les plus multiculturelles que j'ai jamais connue. Pour la plupart des Français et des Suisses-Allemands, les Suisses des cantons qui parlent allemand. À ceux-ci s'ajoutent des Portugais et des personnes venues d'Europe de l'Est.

Je rencontre par hasard un autre Italien, Silvio. Né à Bâle il y a une cinquantaine d'années, il est originaire de Salerne (sud-ouest du pays, ndlr) et a conservé un nom italien et la mémoire de ses parents. En société, on parle en réalité trois langues : le français, avec différents accents, l'allemand et l'anglais. L'ambiance est cordiale, et tout le monde se tutoie et, même s'il existe une hiérarchie bien établie, elle ne transparaît pas dans la vie de tous les jours. Comme je l'ai dit, je dois travailler quarante deux heures. Ils m'ont donc donné un PC personnel et je ramène donc le reste de mon travail à la maison.

Fribourg est une ville de 37 000 habitants, tout comme ma ville natale de l'arrière-pays napolitain, mais la comparaison s'arrête là. Il y a plusieurs universités en ville, avec des étudiants venus de toute la Suisse et du Tessin en particulier, ce qui fait que la population de la ville double pendant l'année scolaire. C'est aussi pour cela que le canton de Fribourg est l'un des moins chers de la confédération, il n'empêche tout de même qu'un espresso peut vous coûter jusqu'à 3 francs cinquante (ce qui équivaut à presque la même somme en euros, nda) ! Les logements étudiants sont en revanche plutôt bon marché : une chambre va de 300 à 600 francs charges comprises, on pourrait certes trouver le même prix à Paris mais les salaires y sont beaucoup plus bas.

Hors de l'UE

La ville est coupée en deux : la Basse-ville, située sur le fleuve Sarina, est le quartier le plus ancien où se trouvent de nombreux bars, cafés et restaurants. Un ancien funiculaire relie le quartier à la partie supérieure, plus moderne, où sont basées les universités. La plupart de l'activité se concentre autour du quartier des Pèrolles, entre la gare et les universités. À deux pas de la ville, se trouvent Berne et Lausanne et encore un peu plus loin, Genève, toutes trois sont facilement accessibles en train. Compte tenu du prix élevé des transports, chaque commune du canton fournit quotidiennement à ses citoyens des billets à tarif réduit pour voyager dans tout le pays.

Le salaire moyen est de 7 000 francs par mois, presque la moitié de ce que les gens touchent à Zurich et ce n'est que dans les journaux étrangers que l'on entend le mot chômage. Étant étudiant-stagiaire, j'ai droit à divers avantages tels l'inscription au gymnase universitaire pour une dizaine de francs par mois ou la dispense de sécurité sociale en vertu des accords de la Communauté européenne. Mais le premier mois a tout de même été difficile : entre le loyer, l'abonnement téléphonique, l'enregistrement en tant que citoyen (si si), le permis de séjour et d'autres frais inattendus, j'ai dû inévitablement mettre de côté ma vie sociale, bars et cinémas inclus. 

Un soir, j'ai rencontré Christopher, un designer qui bosse en freelance, il décrit son travail de cette manière car il n'a pas de patron. Il tient à revendiquer son autonomie et fait souvent référence à la situation de son propre pays vis-à-vis de la Communauté européenne. « La Suisse a du mal à accepter les lois de Bruxelles », m'explique-t-il. Je suis un peu mal à l'aise, j'appartiens à une génération qui n'a jamais connue de douane, qui n'a pas besoin de permis de séjour, qui utilise la même monnaie et qui croit que l'Europe garantit une égalité de droit entre les États membres. Et l'autonomie suisse reste une question que j'ai bien du mal à comprendre.

Ils viennent d’horizons divers. Leurs vies pourraient prendre n’importe quelle tournure et prendre racine n’importe où. Face à l’imprévu, une chose semble pourtant inéluctable : à un moment ou à un autre, ils feront tous un stage. Portrait des stagiaires européens de 2015.