Mon expérience de stagiaire allemande à Prague

Article publié le 24 mars 2015
Article publié le 24 mars 2015

Un stage à Prague – ça paraissait un peu loin. Lara habitait un appartement avec vue sur le château. Elle a rencontré le célèbre artiste tchèque David Černý. Et, lors de ses perpétuelles flâneries dans la ville, elle avait le sentiment d’être transportée à une autre époque. Flashback.

Ah, Prague. Lorsque j’y repense, il y a une chose qui me revient directement en mémoire : c’est l’histoire de l’appartement. Car en ce qui concerne l’appartement, j’ai eu plus que de la chance. C’est inconcevable. Encore lors de mon dernier stage à Paris, je vivais dans un ancien bordel. Oui. 12 m2 et quatre murs recouverts de miroirs. Oui, oui. Une chambre donnant sur un boulevard très fréquenté, et ça pour la modique somme de 500 euros. Oui, oui, oui !

À Prague, c’est complètement différent. J’ai d’abord passé une semaine chez un couchsurfer, sans trop savoir ce que j’allais faire ensuite. Puis, un midi de juillet alors qu’on déjeunait avec les collègues dans la cour du Goethe-Institut, ma collègue de la compta me dit : « ah, tu cherches un appartement ? Pourquoi ne prendrais-tu pas l’appartement des invités au quatrième ? » Oui, tiens, pourquoi, je ne prendrai pas l’appartement des invités au quatrième étage ? J’ai sous les yeux une chambre confortable avec une cuisine et une salle de bain.

Ce n'est pas possible

La fille de la comptabilité m’accompagne alors dans l’ascenseur : un bel ascenseur, dans un beau bâtiment (il faut absolument y jeter un œil) art nouveau, anciennement l’ambassade de Bulgarie et, chut, de la RDA aussi. Quatre clés dans les mains, elle me montre aussi les autres appartements : celui-là, c’est celui du directeur de l’institut et dans l’autre habite quelqu’un de l’ambassade. Bon. Elle ouvre alors ma porte, et je reste bouche bée : il y a une salle de bain, une cuisine et trois chambres ! Pour moitié moins cher que le loyer de Paris. Ce n’est tout simplement pas possible.

Par contre, ce qui est bien réel, c’est la chaleur de cet été. La ville est pleine de touristes. Je regrette le mauvais timing. Tous les Praguois ont déserté la ville pour l’été. Je ne vais donc pas rencontrer beaucoup de Tchèques de mon âge. Au Goethe Institut aussi c’est la pause d’été, ce qui veut dire : pas d’Internet !

Je passe mes journées coupée du monde extérieur à tourner en rond dans mon appartement et à lire. Par exemple, La Fille (Die Tochter) de l’auteur allemand né à Prague, Maxim Biller. Mon patron me prête quelques films tchèques, je peux donc me familiariser avec la culture, à défaut de pouvoir l’apprendre avec de véritables Tchèques. Je commence avec le Retour de l’idiot (Návrat Idiota).

Bande-annonce du Retour de l'idiot de Sasa Gedeon (1999)

Sinon, c’est comment en dehors de Prague, à Brno par exemple ? Grâce au film Sex in Brno (Nuda v Brně) je comprends soudain l’humour tchèque. Et puis, je regarde aussi un documentaire sur l’ancien président Václav Havel (dont de nombreuses scènes ont été tournées dans le café mythique : le café Slavia, où tout le monde va encore). J’achète mes fournitures pour écrire dans une papeterie juste au coin de la rue : Papelote. Une boutique pleine de jolies choses soigneusement choisies par de jeunes designers.

Stupides dictons

Au départ, on s’en prend un peu plein la figure dans cette ville : mais pourquoi donc sont-ils si antipathiques ? Pour sa part, le guide de voyage acheté à titre préventif et utilisé une seule fois (à cette occasion) précise : « Le tchèque n’est pas sympathique, il est humain ». 

Quel dicton débile ! Cependant, je ressens la même chose : le couchsurfer a mis une semaine pour se décoincer. Mais après nous sommes devenus de très bons amis. On va boire des bières ensemble, et je me réjouis du prix (évidemment). On fuit la vieille ville, les touristes et le vacarme de leurs gyropodes. Destination : la piscine Plavecký Stadion Podolí, construite en 1965. On nage et on s’allonge, une carrière de pierre d’un côté et des gradins de l’autre : on a l’impression d’être à une autre époque.

Ensuite, on va au Unijazz. On reste assis en silence à boire nos limonades au citron dans des canapés ou des chaises rembourrées. C’est un endroit bien caché, il faut d’abord sonner et puis monter au quatrième, au cinquième étage. Dans une pièce aux murs jaunes recouverts de livres, on entend de la musique. On peut même choisir ce qu’on va écouter : il y a plein de CD et de disques.

Lost in Prague

Ah oui, j’allais presque oublier, entre toutes ces flâneries et explorations, la raison pour laquelle je suis ici, c'est participer magazine bilingue tchèque-allemand du Goethe-Institut, jádu. Une petite équipe avec plein d’auteurs indépendants, tchèques et allemands. Aïe, aïe, aïe, quelques interviews doivent être faites dans les plus brefs délais. Je propose David Černý, par exemple. Une idée folle étant donné que c’est l’un des artistes les plus populaires du pays. Mais David Černý, celui qui a mis des jambes à une trabant, qui a fait flotter un majeur dressé sur la Vltava, qui a fait pisser deux statues du musée Kafka (qui ne vaut par ailleurs pas le détour) et qui se permet de se moquer du monde de l’art (cf. Entropa), ce David Černý là accepte la proposition. Grand moment de joie, suivi de la déception. Il est au courant de sa notoriété. L’interview est bizarre : il arrive, une demi-heure en retard, avec un trou dans son pantalon et s’assied d’abord à la table voisine. De là, il parle du nouvel avion qu’il va acheter : un quatre places, mais avec une soute à bagages, s’il vous plaît. Une heure plus tard, il est à sa troisième bière et la conversation qui suit ne vaut pas la peine ni d’être imprimée ni d’être publiée.

Le Cirk La Putyka, est plus intéressant. Il s’agit d’un cirque artistique. Ou bien la Prague Pride. Ah, Prague. J’ai appris ici qu’il faut souvent prendre soi-même les choses en main. Surtout en été, où la ville entière devient paresseuse. 

Faut y aller. Ou bien, rester encore assis au Vyšehrad avec une vue sur la ville, au Café Neustadt (pour reluquer les hipsters, d’après mes collègues féminines) ou au Letná-Park.

Je rencontre par hasard Jaroslav Rudiš, un auteur connu à Prague. Sur le chemin menant d’un café à un autre (dans le premier, il se plaignait que Prague n’était plus pareil qu’avant), des jeunes lui crient le titre de son dernier livre.

À la maison, j’écoute la pièce radiophonique Lost in Praha (Martin Becker et Jaroslav Rudiš) et je fais la même chose que le personnage principal. Se promener et puis rester éveillé pour voir le lever de soleil sur les ponts. Une tasse de café à la main, je longe la Vltava, un chauffeur de bus me regarde et des touristes allemands me parlent « à Berlin, tout est tellement ravagé. Pas ici ». J’accélère. Il faut garder les yeux ouverts. Regarder par terre, regarder en l’air, respirer. L’air est si pur ici.

L'un des derniers jours, je suis assise dans mon énorme salon avec un café et un bouquin. L’été est plus frais aujourd’hui. Du coin de l’œil, je vois trois hommes sur le toit en face. Des ouvriers me regardent par la fenêtre. Et là, ça m’est apparu comme une évidence : ce n’était pas un si mauvais timing finalement.

Ils viennent d’horizons divers. Leurs vies pourraient prendre n’importe quelle tournure et prendre racine n’importe où. Face à l’imprévu, une chose semble pourtant inéluctable : à un moment ou à un autre, ils feront tous un stage. Portrait des stagiaires européens de 2015.