Moi, toi et la liberté. Dialogue avec Shin Dong-Hyuk

Article publié le 4 juin 2015
Article publié le 4 juin 2015

Parler de liberté avec Shin Dong-Hyuk, activiste pour les droits de l'Homme, la seule personne connue à ce jour qui se soit échappée d'un camp de travail nord-coréen, expérience qu'il raconte dans le best-seller "Rescapé du Camp 14".

 “Je chante la liberté difficile, jamais donnée, qui doit toujours être défendue, toujours reconquise”. Ces vers pourraient être la meilleure synthèse de la rencontre avec l'activiste nord-coréen Shin Dong-Hyuk, qui s'est tenue le vendredi 24 avril au Cercle des Lecteurs de Turin. L’ex-prisonnier, auteur du livre Rescapé du camp 14, a été acceuilli par un auditoire des plus attentifs, de plus de 150 personnes, avec qui il a échangé sur l'idée de liberté, ses définitions, les risques qu'elle encoure dans notre soi-disant  “monde libre”.

Le livre

Deux mots sur le livre, déjà présenté durant l'édition 2014 de Torino Spiritualità, sont obligatoires pour évoquer le cadre de la soirée. Écrit à quatre mains avec le journaliste du Washington Post Blaine Harden, le libre retrace la vie de Dong-Hyuk. De sa naissance dans le plus terrible camp de prisonniers de Corée di Nord, fils d'une nuit concédée comme récompense à deux internés, pour arriver jusqu'à sa fuite, son errance en Chine et l'entrée en Corée du Sud, où il réside encore. Shin Dong-Hyuk est aujourd'hui un militant qui parcourt le monde avec son histoire, afin de pousser le régime de Pyongyang au respect des droits de l'Homme. Certains détails de son récit ont été récemment retirés par Dong-Hyuk, qui a toutefois garanti l'exactitude des faits relatés.

Ce qui émerge de son récit est la déshumanisation complète d'un être (quasi plus) humain réduit à la simple subsistance, une dimension où toute chose, des grenouilles aux gardes, se transforme en moyen pour répondre aux besoins les plus élémentaires. La vie dans le camp est un drame qui devient une routine. Une routine terrible, ponctuée par des épisodes terrifiants, comme la révélation aux autorités du camp, par le petit Shin,  des plans d'évasion de sa mère et de son frère, dans le seul but d'obtenir un privilège. L'épilogue prend des couleurs d'Orwell, avec les deux aspirant fugitifs condamnés à être fusillés.

Apprendre la liberté

La soirée, non sans hasard, insérée au sein des célébrations du 70e anniversaire de la libération de l'Italie du fascisme nazi, a été riche en points forts, partant de l'expérience du personnage et de la situation spécifique de la Corée du Nord, pour arriver à des considérations plus globales. Considérations difficilement taxables de rhétoriques, vu le profil et la biographie de Shin Dong-Hyuk.

L'ex-reclus a déclaré qu'il se sentait né deux fois. La première dans le camp (l'enfer), la seconde à 24 ans après l'évasion (le paradis). La vie dans le camp était une vie d'uniformes et d'ordres à exécuter (quoi/ quand/ où), sans même que les parents sachent expliquer les raisons de leur détention. N'ayant aucune connaissance d'une vie différente, il était impossible d'avoir une comparaison pour développer sa propre identité, sa propre introspection, ses propres critères d'évaluation du monde. L'adaptation à la nouveauté totale du monde extérieur fut comme de ré-émerger d'une apnée qu'il avait coutume d'appeler vie. Il a fallu trois mois de soins pour progressivement apprendre à appréhender, à sympathiser avec l'Autre. Combattre tous les jours pour oublier, pour vivre au mieux, en essayant de vaincre les démons du passé.

Invité à dépeindre sa propre signification de «liberté», l'invité a parlé de la possibilité de choix applicable à des situations courantes: décider quoi et quand manger, courir et danser dans la rue, rencontrer des gens, penser librement. Cette dernière possibilité se révèle être tragique, car, une fois émancipé de la subsistance pure, on se retrouve dans l'obligation de penser également aux sentiments. Et ainsi immancablement surgit la douleur. Une pensée a ensuite été dirigée vers son père, qui a fait une apparition à la télévision (probablement forcé) pour l'insulter, l'inviter à rentrer chez eux et à cesser de répandre des mensonges sur leur pays.

En conclusion, Shin Dong-Hyuk a dit croire que même si personne n'enseigne la liberté, elle reste un droit inaliénable, inscrit dans l'ADN de chaque être humain. Partout où il y aura des gens avides de pouvoir, la liberté sera en danger, soumise à des limitations de plus en plus sévères. La période historique que l'Europe et l'Italie connaissent est une période de grandes difficultés sociales et économiques, mais c'est aussi un moment où la liberté est considérée comme acquise; seuls quelques anciens se souviennent encore de la vie au temps de la répression. Ce mix d'inconscience généralisée et de tensions sociales est le terreau idéal, selon Shin Dong-Hyuk, pour faire germer le virus d'unr régression autoritaire. Et dans un éclair, se retrouver à expériencer l'atroce différence entre parler de la liberté et se battre pour elle. «La liberté n'est pas libre», conclut Shin.