Mistral irlandais sur la cité phocéenne

Article publié le 17 juin 2008
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Article publié le 17 juin 2008
À l’occasion de la présidence française de l’Union européenne (PFUE),  journalistes, acteurs de la construction européenne, sceptiques et curieux  s’étaient donnés rendez-vous  vendredi 12 juin dernier au parc Chanot à Marseille pour « Paroles d’Européens »,  journée de débats à l’initiative du ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner et du secrétaire d’État aux Affaires européennes
Jean-Pierre Jouyet.Une journée particulière qui coïncidait avec le référendum irlandais pour la ratification du traité de Lisbonne.

L’Europe en questions

« C’est dans la tempête qu’on voit les grands capitaines. » Sylvie Goulard, présidente du Mouvement européen France donnait le ton d’une rencontre où aucun point brûlant ne serait épargné, à commencer par les intérêts de la région PACA : outre le respect des restrictions de la pêche au thon, on évoqua le rôle de l’Union dans l’Europe méditerranéenne : l’Europe « a la tête à l’est, mais elle ne doit pas oublier que tout n’est pas terminé à son sud » rappelle Michel Vauzelle, président de région, un sud pour qui « Bruxelles est encore plus loin que Paris ! »

            De même, quelle place de l’Europe dans le monde ? Devant ceux qui décriaient une Otanisation de l’Europe, S. Goulard répondit qu’inversement il fallait se réjouir d’une européanisation de l’Otan. Les arguments ne manquèrent pas pour convaincre les sceptiques : à une jeune femme qui affirmait que cette Europe lointaine était bien mois importante que ce qu’elle trouvait dans son assiette, Jacques Barrot, vice-président de la Commission répondit que sans l’Europe, elle n’aurait peut-être dans son assiette un produit ni de cette qualité, ni à ce prix, et que peut-être ne l’aurait-elle pas du tout.

            Occasion surtout de réaffirmer l’enjeu profond de l’unification européenne : à quoi sert la politique si l’on nous impose un modèle social ? La mondialisation laisse-t-elle une place à la politique ? C’est ici que fut réaffirmée l’une des ambitions de l’Union : « Sauver la démocratie », même au-delà de ses frontières puisque « l’Europe a une communauté de destin avec la Méditerranée », un problème sensible à l’heure où le Président Sarkozy amorce des rapprochements  avec le peu recommandable leader syrien Bachar el-Assad  et subit les invectives du guide libyen Kadhafi à propos de l’Union pour la Méditerranée. Des attaques que relativise Philippe Stark, le designer artistique de la PFUE : « On critique l’échec de l’Europe mais le grand échec depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c’est l’incapacité du monde à s’organiser. » ; alors que Bernard Kouchner s’empressait de justifier cette politique : « Si les Israéliens sont là – au sommet de l’Union pour la Méditerranée –, ce serait pas mal que les Syriens soient là aussi. »

            Les débats ne furent pas moins animés lors des six forums thématiques portant sur les enjeux européens – social, culturel, humanitaire, agricole, etc. On y évoque le besoin croissant d’ouverture culturelle et particulièrement linguistique, ou encore le devoir de co-développement envers les pays dits du Sud, tout en soulevant des interrogations fondamentales : comment harmoniser sans niveler ? De quelle façon intervenir dans les PED en assumant les conséquences d’un passé colonial et en se déprenant d’une arrogance moralisatrice et nombriliste ?

L’Europe porte la cravate

            La foule s’engouffre dans le grand amphithéâtre du parc Chanot pour la séance plénière de clôture. Ni les moyens techniques de la chaîne Public Sénat, ni l’anxiété apparente des tribuns sur l’estrade ne font taire les chuchotements qui évoquent avant l’heure « la mauvaise nouvelle ». Comme une ombre dans le ciel phocéen, l’information de la victoire des « nonistes » irlandais se répand dans la salle.

            L’optimisme ambiant a cédé la place a une incompréhension qui confine à la rancœur : de la même façon que « le « non » français de 2005 était moins scandaleux que le « non » des agriculteurs français, pourtant grands bénéficiaires de la PAC » (S. Goulard), le refus de « l’Irlande qui a tant bénéficié de l’Europe » suscite le même désarroi : « Le drame du « non », c’est qu’il n’apporte rien ».

            Reste cette question : « Pourquoi ? ». La faible participation irlandaise (53,1 % des inscrits) dénote surtout le refus d’un texte qu’on ne comprend pas. L’Europe manque-t-elle davantage de promoteurs et de vulgarisateurs que de ressources politiques ? C’est sans doute là l’un des grands écueils sur lesquels elle achoppe : la rencontre « Paroles d’Européens » en est d’ailleurs une autre démonstration : au milieu des importants, ceux qui portent la cravate et précèdent une attachée de presse au téléphone, quelques trois-cent lycéens du département arpentent un peu perdus les couloirs de Chanot, entre les petits canapés tomate-moza (Méditerranée oblige) et les verres à cocktail. Dehors, les manifestants contre la politique d’immigration se sont dispersés, découragés par les nombreuses camionnettes des forces de l’ordre qui « assurent la sécurité ». Un problème de participation qui s’annonce durable tant que l’Europe « de l’intérieur » qui promeut et celle « de l’extérieur » qui conteste ne parviendront pas à se comprendre.

            Ambiance électrique : « Je ne suis pas touché, je suis effondré. » lance Jean-Pierre Jouyet avant de rectifier que « l'Europe n’est ni en panne, ni en crise ». Étriqué dans son costume, Pierre Sled (Public Sénat) meuble d’une verve cathodique la pesanteur du moment : l’important est de ne pas perdre la face – ni l’espoir. Le scripte s’affaire sur le plateau, grands verres d’eau et raccords maquillage. Silence – on tourne.