Mise en scène et instant présent

Article publié le 16 avril 2016
Article publié le 16 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L'être humain est étroitement lié au présent, que ce soit dans son ressenti ou dans ses perspectives. Cependant, l'homme moderne essaie de s'en détacher et de garder une distance avec le Maintenant. Est-ce une action volontaire ou bien le présent est-il la prochaine victime du numérique ? Une observation.

De légères vagues scintillent au soleil d'après-midi dans le panorama de Trieste, ancien porte d'accès à la Méditerranée des Habsbourg. La vue du Môle, qui porte le nom irisant de "Audace", est à couper le souffle. Il mène loin, vers les eaux indigo de l'Adriatique. Il est tout simplement impossible de ne pas apprécier la beauté de cet endroit. Ou bien si ? Deux jeunes femmes au milieu du Môle font des selfies depuis plus d'un quart d'heure. Elles essaient toutes les poses possibles, le regard constamment tourné vers le petit écran, le sourire figé. À quelques mètres à peine de cette scène est assis un vieil homme sur un banc. Il ne fait rien d'autre. Pas de smartphone, pas de photos - la faculté de ne rien faire et donc celle de profiter. Les deux jeunes femmes savent-elles encore faire cela ?

On peut en douter, mais il semble qu'elles aussi souffrent de leur incapacité à vivre l'instant présent. Peu de gens savent encore saisir le présent et laisser les choses se produire. La jeune génération ne vit pas le moment, elle le met en scène. Selfie pour selfie et post pour post. On parle de POPC - permanently online, permanently connected. Le numérique a fait de notre quotidien une sorte de reportage permanent qui se focalise sur un présent qui n'est qu'une pure mise en scène. Et qui n'est donc rien de plus qu'une illusion. Le voyage aussi en souffre, pense par exemple le chercheur en tourisme Ulrich Reinhard. Rien qu'avec les termes de Facebook, chacun se fait sa propre chronique. Dans les contenus, elle se différencie peu des chroniques historiques des siècles derniers. Autrefois aussi, on a écrit ce qui était glorieux et omis ce qui aurait laissé une image négative. L'embellissement de la vie, aujourd'hui comme autrefois. Nos vrais compagnons ne sont plus nos amis, mais des smartphones. Il ya certes des gens qui se rebellent face à cela. Mais leur nombre semble de plus en plus insignifiant.

Retour sur le Môle. Deux petits couples enlacés sont assis au bord et se parlent.  Ce que l'on remarque alors, ce ne sont pas leurs conversations, mais la façon qu'ils ont de se singulariser

On se serait au moins attendu à quelques selfies. Mais l'un des couples ne déçoit pas. Après quelques minutes, le garçon place un grand appareil face à lui et à la fille. Avant d'appuyer sur le déclencheur automatique, il demande : "Prête ?" Prête pour quoi ? pourrait-on se demander. Pour le présent ? La fille a l'air un peu inquiète. Puis les deux tournent le dos à la caméra et regardent au loin. La parfaite mise en scène de l' "idyllique regard amoureux vers la mer". Le présent n'existe plus. Il fait place à un spectacle. Et ne peut plus être vécu que comme un passé sur un écran.