Mircea Crtrescu : « J’aime les femmes qui ont quelque chose de masculin »

Article publié le 19 septembre 2007
Article publié le 19 septembre 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Auteur, poète et professeur d'université roumain, Mircea Crtrescu, 40 ans, aime beaucoup les femmes. Même si son ouvrage le plus connu, ‘Travesti’, l’a longtemps fait passer pour une icône gay.

C'est par une belle journée ensoleillée que j'ai rendez-vous dans un café au centre de Varsovie avec Mircea Crtrescu, l’un des auteurs roumains contemporains les plus connus. Né en 1956, il fait ses premiers pas dans l'écriture à 22 ans. Tour à tour, il a enseigné le roumain, été éditeur de ‘Caiete Critice’, [Les cahiers littéraires]. De 1994 à 1995, il est professeur à la fac d'Amsterdam et depuis 1991, enseigne au département de littérature de l'Université de Bucarest.

De retour d'une séance de dédicace de l'édition polonaise de son dernier ouvrage ‘Travesti’ -connu également sous le titre ‘Lulu’-, il affirme ressentir « la joie d'une première fois ». Ce roman qui, selon lui, a complètement changé sa vie mais n’est publié en Pologne que 16 ans après sa rédaction. Avant de le rencontrer je suis un peu inquiète. Parce le ‘Travesti’ de Crtrescu est effrayant. Roman étrange qui explore les méandres glauques de la psychée et de la sexualité, l'oeuvre décrit des événements traumatisants d'une enfance et l'initiation d'une adolescence. Mal, violence, saleté, crasse et solitude.

Lire ‘Travesti’, c'est replonger dans cette période difficile de la vie où l'on grandit. Mais c'est surtout se sentir soulagé d'en être sorti. L'écrivain a le regard hypnotique d'un loup affamé. Je me sens pour le moins gênée en sa présence. Jusqu'à ce qu'il parle. Sa voix, douce et calme, vient briser le charme malsain.

Etude d'une maladie mentale ou roman gay ?

‘Travesti’ est, selon son auteur, une étude de la coïncidence. « Moi-même, je ne savais pas de quoi il s'agissait, même quand j'avais presque fini le livre, » se souvient l'écrivain. « J'écrivais très doucement. Cela m'a pris un an et j'avais l'impression d'écrire un désastre littéraire. Mon éditeur m'a dit que c'était le pire livre que j'avais jamais écrit. Les premières critiques étaient très mauvaises. J'ai vraiment vécu une expérience difficile, je pensais que c'était la fin de ma carrière. Un an après la publication, j'ai eu un premier signe positif. Une femme s'est approchée de moi et m'a dit qu'elle avait aimé mon livre. Cette marque de reconnaissance était plus importante que toutes les mauvaises critiques que j'avais pu avoir. »

Après cet événement, la manière dont le livre a été reçu et donc la manière dont il a affecté la vie de l'auteur a changé du tout au tout. « J'ai reçu deux des plus prestigieux prix littéraires roumains. Je n'avais jamais reçu deux prix pour le même livre et ça ne m'est plus arrivé depuis ». Aujourd'hui, ‘Travesti’ est même étudié à l'école.

Traduit dans de nombreuses langues, le livre a permis à son auteur de connaître la gloire. Là où il l'attendait le moins. « Dans le monde entier, mon livre a été présenté comme un ouvrage gay. Les couvertures retenues par les éditeurs de ‘Travesti’ montrent par exemple des jeunes hommes dans des positions très explicites en Hollande, en Italie et en France. Sans mon accord. En Italie, un critique de ‘La Reppubblica’ a qualifié mon livre de ‘petite bible gay’ ».

Et Crtrescu d’enchaîner sur une autre anecdote. « Un jour, un metteur en scène italien m'a contacté. Il voulait tourner un film pour le studio ‘Mirinda’. Intrigué, j'ai été visiter le site internet du studio pour en apprendre davantage sur leurs activités. Mirinda est le nom du travestie qui a lancé la grade révolution gay à New York. »

Mais l’écrivain ne souhaite pas profiter pas de la situation d’ambivalence engendrée par ses livres. « Si j'étais rusé et avide de gain, j'en récolterais les bénéfices aujourd'hui. Mais j'ai dit la vérité sur mes goûts assez rapidement. Ce qui ne m'a rendu que plus attirant ». Sourire.

Amoureux des femmes

Le dernier livre de Crtrescu, ‘Pourquoi nous aimons les femmes’, publié en 2004, se montre effectivement assez clair quant à ses préférences. Nous passons de la noirceur glauque de son précédent livre, empli de poésie et de psychanalyse, vers une histoire lucide et france.

« ‘Pourquoi nous aimons les femmes’ est la compilation d’une vingtaine de nouvelles que j'avais écrites pour le magazine ‘ELLE’. Le héros est toujours une héroïne, mais ce ne sont pas des portraits individuels de femmes. Il s'agit plutôt d'un cliché de groupe de la féminité. C'est mon unique best-seller. Rien qu'en Roumanie, 150 000 copies ont trouvé un acheteur. »

Mais pourquoi cet écrivain jugé ‘sérieux’ a t-il donc commncé à écrire pour un magazine féminin ? «C'est un pont vers la meilleure partie du monde. En même temps, c'est une façon d’exprimer ma féminité. Ce n'est pas un domaine exclusivement réservé aux femmes. De même que la masculinité. J'aime les hommes qui ont quelque chose de féminin. Et vice versa, les femmes qui ont quelque chose de masculin me plaisent. Ce genre de dualité est assez commune dans les milieux artistique ».

Crtrescu écrit peut-être des livres graves mais il ne redoute pas de s’exprimer de manière plus légère et commerciale. « Les bons livres mettent les cerveaux en grève » dit-il.

Crtrescu confesse avoir également beaucoup réfléchi à la place de la Roumanie dans l'UE. « Les Français peuvent certes se permettre d'être eurosceptiques, nous ne le pouvons pas. Nous avons le choix entre être en Europe ou disparaître. C'est pour cela que je pense que l'Europe a le potentiel pour devenir une super-nation. Nous ne pouvons pas nous vanter d'être Roumains si nous refusons de dire que nous sommes également Européens. Faire partie de l'Union signifie que nous allons enfin pouvoir nous respecter.».

( Crédit homepage : Cosmin Bumbu)