« Million Dollar Baby » à Istanbul : fortes comme des Turques

Article publié le 2 août 2012
Article publié le 2 août 2012
Aux JO de Londres la délégation turque comprend plus de femmes (66) que d’hommes (48). « La différence entre les hommes et les femmes c'est que les hommes turcs n’aiment pas réellement le sport – ils aiment seulement gagner », soupire un ami turc à Istanbul, capitale européenne du Sport en 2012.

Les femmes turques sont-elles moins mauvaises joueuses ? Est-ce la raison de leur succès ? Ont-elles l’esprit d’équipe plus développé ? Sur les 66 athlètes femmes présentes aux Jeux olympiques de Londres entre le 27 juillet et le 12 août, 24 d’entre elles sont membres de l’équipe de basket-ball et de volley en salle. « C’est sur qu’on est certainement plus juste et objective que les hommes », raconte Nursen, fan du club Fenerbahçe de 56 ans qui a assiste au seul match mères contre enfants organisé en 2011 entre Manisaspor et Fenerbachçe . « On n’a aucun préjugés. Avant le jeu on n’a pas envie de se battre. On veut juste regarder, supporter notre équipe et profiter de l'ambiance. » Mais les femmes doivent également aimer gagner. Qu'est ce qu'une compétition si l'on ne veut ni se battre ni gagner ?

Les Boxeuses

Je saute sur un ferry et redoute mon trajet en bus de Kavacik, Istanbul vers le gymnase MMA Corvos Gym. « J'en ai eu des types au téléphone qui me parlaient des heures de leur désir de devenir boxeur, mais quand je leur dis où se situe le club, c'est trop loin me disent-ils », affirme Burak Deger Bicer - le fondateur du club - qui m'accueille à bras ouverts en me tendant une tasse de café. « Et ils vivent juste à 3km de l'autre côté du pont ! Suzan, elle, habite à plus de 30km et se déplace en transports en commun », Suzan Ö Zen est une boxeuse qui a découvert la gymnastique sur Internet. Comme dans le film Million Dollar Baby (2004), la jeune femme de 28 ans est entrée dans le gymnase et a proclamé qu'elle voulait devenir boxeuse.

Alors qu'elle lutte et roule sur le tapis avec des hommes pendant un entraînement de jiu-jitsu brésilien, personne ne semble objecter. Elle est maquillée et a le logo du gymnase tatoué sur son bras supérieur : un corbeau noir. Elle me fait un grand sourire et tandis que Burak traduit sa première phrase, je peux déjà dire que le jiu-jitsu brésilien est bel et bien ce pour quoi elle vit. « J'ai cherché quelque chose toute ma vie et maintenant je l'ai trouvé » dit-elle. « C'est ce genre de bonheur que tu attends depuis longtemps. Mon but est d'y faire carrière, mais c'est difficile de trouver des sponsors et l'argent pour pouvoir participer aux tournois internationaux. Bien que ma famille soit de l'est et vit dans un village, ils sont différents, ils soutiennent mon choix. Mon père a toujours dit : "quand ma fille fait quelque chose, elle sait ce qu'elle fait". »

« Quelques types acceptent de se battre avec une fille, aiment le sport et viennent s’entraîner. Et d'autres détestent, se sentent mal à l'aise et partent »

« Il y a généralement beaucoup de préjugés sur les arts martiaux en Turquie, ajoute Burak, particulièrement si vous êtes une femme et surtout si ça implique une lutte ou des contacts physiques. Mais nous ne jugeons pas les gens. Ça nous importe peu que vous soyez riches, pauvres, un garçon ou une fille. Ce qui nous intéresse c'est votre technique. On ne regarde pas la poitrine d’une fille, on observe juste si elle a des jambes plus courtes etc. Les gens qui sont mal à l'aise sont souvent des débutants. Parfois je laisse les nouveaux lutter avec Suzan pour leur montrer le travail que nous réalisons ici. Elle peut se battre avec un type qui fait deux fois sa taille et ça, ça peut convaincre le type ! Quelques uns acceptent cette situation, aiment le sport et viennent s’entraîner. Et d'autres détestent, se sentent mal à l'aise et partent. C'est comme ça ! »

Quand le foulard se fraye un chemin

Dans la Forêt de Belgrade, à 15km au nord-ouest d'Istanbul, Reyhan et Nergiz m'invitent gentiment à partager leur petit-déjeuner avec eux. Les professeurs d’allemand et d'anglais font de la randonnée et du vélo pendant leurs jours de congés. « Nos amis pensent que nous sommes fous », disent-ils en riant « La plupart d'entre eux traînent dans les cafés et les bars. Ils pensent que nous sommes bizarres. » Quand je monte en vélo avec eux, je ne peux pas dire si les gens devant qui nous passons sont amusés ou embarrassés, mais en tout cas ils ne nous quittent pas des yeux. Reyhan a appris à faire du vélo il y a seulement deux ans. « J'ai grandi dans un petit village en Turquie et nous n'avions pas d'argent pour acheter un vélo », explique-t-elle. Sur le chemin du retour, en regardant par la fenêtre du bus qui va place Taksim, des hommes sautent dans le Bosphore en cette chaude journée de juillet, pendant que des femmes, portant le hijab, sont assises et regardent. Il est déjà difficile de pratiquer un sport si vous avez été élevés dans les traditions - bien que Suzan semble avoir été plus chanceuse – et le foulard semble être un obstacle supplémentaire.

Le docteur Emma Tarlo, auteur de Visibly Muslim : Fashion, Politics, Faith, a démontré au travers de ses recherches que les femmes ont mis le sport entre parenthèses à cause de vêtements non adaptés. Cindy Baygin van der Bremen, qui vit au Pays-Bas, et qui est mariée à un Turc, affirme que ce ne sont que des préjugés. Designer et fondatrice de Capsters, elle a notamment mis au point des foulards adaptés à la pratique sportive grâce à du Velcro. Ainsi pour son design, la FIFA a levé l'interdiction du port du hijab en coopération avec le Prince Ali Bin Al-Hussein de Jordanie. « Ce qui est important concernant le rapport entre sport et hijab, c’est la responsabilisation des femmes », explique-t-elle. « Les femmes dans des pays ou communautés islamiques doivent faire face à beaucoup d'obstacles pour jouer et pratiquer un sport. Dans ces régions, avoir des modèles est crucial pour les autres femmes : ils leur montrent ce qui est possible, avec ou sans le hijab. Chez Capsters, nous ne sommes pas pour ou contre le foulard, nous sommes pour le droit de choisir librement. C'est comme elles veulent. »

D’un autre côté, la vue des femmes turques plongeant dans le Bosphore n’est pas encore une réalité.

Un foulard ne signifie pas un effacement de soi de la même manière qu’un équipement « moderne » n'est pas forcément synonyme d'un esprit progressiste. Pour quelques femmes, porter le hijab en faisant du sport est une façon de sortir petit à petit de la « condition de ménagère », pendant que pour d'autres c'est un choix fier et délibéré. Hijab ou pas, le débat fait encore rage quant au dépassement de l'image traditionnelle que l'on a du rôle des femmes dans la société turque. La mentalité d'une athlète se révèle toujours utile. Dans une vidéo, la championne d'athlétisme Nevin Yanit le résume parfaitement : « quand les filles commencent à faire du sport, beaucoup de personnes demandent si une femme peut faire ça. »

Mais après avoir gagné une médaille d'or aux championnats d'Europe d’athlétisme à Barcelone, les instances de la ville se sont aperçues qu'elle s’entrainait sur un chemin en terre battue et ont décidé de créer un nouveau terrain d'athlétisme à Mersin, spécialement pour elle. Là où, elle s’entraine aujourd’hui.

Cet article fait partie de la cinquième édition (2012) du projet phare de cafebabel.com « Orient-Express Reporter ». Mille mercis à Burcu Baykurt, Cansu Ekemekcioglu, Recai Yuksel and les gens du MMA Corvos Gym

Photos : Une © courtoisie des Jeux Olympiques de Londres 2012 ; Texte : ©  Carole Viaene