Migrations européennes : une radioscopie politique

Article publié le 24 février 2012
Article publié le 24 février 2012
Par Aris Kokkinos Ce 22 février, l’immigration européenne était le sujet d’une docte confrontation d’analyses, dans le cadre des cours de l’Academia Diplomatica Europea.
Introduit par son président, Irnerio Seminatore, le débat était mené par deux chercheurs français aux conceptions diamétralement opposées : la lecture géopolitique du temps long pour Pierre-Emmanuel Thomann, et l’approche législative de l’immédiateté pour Yves Pascouan.

« L’identité nationale, un lien fondamental pour réunir les citoyens »

Le géopolitologue Pierre-Emmanuel Thomann (Université Paris VIII) pose les rapports de pouvoir comme prérequis. Partant du niveau français, il a rappelé les deux branches de l’identité nationale, le royaume de France et la révolution de 1789, ces deux paradigmes servant de points d’ancrage aux deux formes du droit, le droit du sang et le droit du sol. Avec le phénomène de l’immigration, cette opposition a resurgi avec force.

Ainsi pour quelqu’un comme Jean-Luc Mélenchon, être Français c’est être né en France, voire même y habiter, ce qui va à l’encontre du modèle français, qui est assimilationniste. Au contraire pour la droite, être Français c’est aussi avoir une loyauté à l’histoire de France, l’identité nationale est donc un lien fondamental. L’orateur avance que cela ne plait pas aux partis de gauche, qui ont une stratégie de dissolution nationale.

Passant au niveau européen, Thomann a comparé le modèle d’intégration français au concept allemand de Leitkultur, la culture dominante du pays d’accueil, qui doit servir de référence aux communautés immigrées. Mais il y a en Europe une lutte entre ces modèles. Il en veut pour preuve la polémique née en 2010 de l’expulsion de Roms par la France, où cette communauté n’est pas considérée comme transnationale.

Au niveau mondial, on aurait une guerre des modèles. La présidence américaine de Barack Obama représentant un changement d’identité à ce niveau, Thomann s’est penché sur un exemple qu’il connait bien : l’Ouzbékistan. Ce pays d’Asie centrale, ancienne république soviétique, composé d’une majorité d’Ouzbeks et de diverses minorités, est parvenu malgré tout à créer un état nation adapté à la mondialisation, tout en gardant une identité forte. Ce modèle serait la marche à suivre.

« C’est quoi l’identité nationale ? Je n’en sais rien »

Le juriste Yves Pascouau (Université Libre de Bruxelles) a commencé par critiquer l’intervention précédente, affirmant avoir du mal à savoir ce qu’est l’identité nationale, si ce n’est que c’est le creuset d’une politique très néfaste.

Travaillant sur l’émergence d’une politique migratoire au niveau européen, il s’oppose à l’approche de l’immigration comme étant un problème. C’est au contraire une recherche de liberté. Partant de l’immigration récente conséquente au printemps arabe, il constate que, dans l’Union Européenne, on y a réagi de deux façons : par un contrôle aux frontières extérieures, ce qui est normal, mais aussi par une brouille italo-française. Confrontée à des vagues de migrants sur l’île de Lampedusa, l’Italie a accordé des titres de séjour aux immigrés, essentiellement tunisiens, sachant que pour la plupart ils voudraient rejoindre la France. La réaction française a été de fermer sa frontière. L’ancien président du conseil italien Silvio Berlusconi a alors voulu revoir les accords de Schengen.

Même phénomène concernant les Roms. Etant ressortissants européens, ils ont le droit à la liberté de circulation, même si la Roumanie, dont la plupart sont issus, n’est pas dans Schengen. Y a-t-il pour autant une lutte entre les modèles d’intégration européens ? Pascouan ne le croit pas. L’Europe est à la fois multiculturelle et assimilationniste, avec une convergence de ces deux points de vue. Pascouan a ainsi rappelé que, selon les chiffres de l’Agence Allemande pour l’Emploi, l’Allemagne aura besoin de 6,5 millions de travailleurs supplémentaires à l’horizon 2020, si elle veut maintenir son modèle social.

Concluant le débat, le professeur Seminatore a expliqué que la synthèse de ces deux points de vue est difficile, rappelant que l’élément fondamental du sujet est celui des droits et des devoirs : pas de liberté sans droits, ni sans devoirs. Replaçant la question au niveau mondial, il a proposé de voir comment l’immigration est gérée ailleurs, notamment dans les puissances émergentes russe et chinoise. Constatant qu’en Europe le sentiment national est en recul, il n’y est cependant pas remplacé par un sentiment national européen. Or c’est là un enjeu capital pour l’avenir de l’Union Européenne.