Migration : la réalité du terrain face aux discours

Article publié le 21 décembre 2017
Article publié le 21 décembre 2017

Lors du Conseil européen des 14 et 15 décembre, les chefs d’Etat et de gouvernement ont une nouvelle fois débattu de la politique migratoire de l’Union. Nous sommes allés à la rencontre d’associations d’aide aux réfugiés, pour savoir ce qu’elles pensent de tous ces discours, elles qui tous les jours œuvrent sur le terrain.

C’est l’histoire d’un Ivoirien de vingt ans. Son frère l’a prévenu qu’en Europe, en Sicile, on recherche des personnes pour travailler dans des champs de tomates. Dans son pays, ses perspectives sont minces. Travailler là-bas lui ouvrirait de nouvelles opportunités, la promesse d’une vie meilleure. Alors le jeune homme décide de partir sur un bateau. Il fait partie de ceux qui parviennent à rejoindre les rives de l’Italie. Mais une fois sur place, il se retrouve dans un centre d’accueil. On lui annonce qu’il est « illégal » et trois mois plus tard, il est renvoyé chez lui.

Où se situe le nœud de l’histoire ? Kadri Soova, advocacy officer à PICUM, la plateforme internationale de coopération pour les migrants sans papier nous raconte : « il y a beaucoup des requêtes de migrants pour venir travailler en Europe, mais il n’y a pas beaucoup de canaux réguliers pour les aider à se déplacer ».

Des chiffres et des hommes

S’il est difficile de suivre chaque étape en matière migratoire au niveau européen, le rythme de la prise de décision est si lent qu’il est presque impossible de rester désinformé. Les dernières péripéties concernent la réforme du système de Dublin et les déclarations de Donald Tusk [président du Conseil européen, ndlr.] à propos de la répartition des migrants en quota obligatoires, qui selon lui sont inefficaces. « On a eu la réaction d’Avramopulos [commissaire européen à la migration, ndlr.], qui a dit que ça n’était pas ‘européen ‘. Pour l’instant la situation est bloquée », témoigne Arnaud Zacharie. Le président du CNCD 11.11.11, une des ONG qui a organisé la manifestation pour la justice migratoire à Bruxelles le 13 décembre, ajoute : « il faudrait sortir de la logique de Dublin et promouvoir une répartition équitable».

Le groupe le plus ferme sur ses positions était représenté au Conseil européen par les pays du groupe de Višegrad (Hongrie, Pologne, République Tchèque et Slovaquie), hostiles depuis le début à la relocalisation des migrants selon un système de « quotas ». « On espère que si on réussit à progresser dans la gestion des flux irréguliers, les pays du groupe de Višegrad reverront leurs positions » a affirmé à ce propos chef de l’exécutif italien Paolo Gentiloni.

Beaucoup de chiffres ont été exposés lors de ce Conseil, notamment par Federica Mogherini, Haute Représentante de l’Union pour les Affaires Etrangères et la Politique de Sécurité. « L’année passée 16 000 personnes sont retournés dans leur pays d’origine depuis la Lybie. Notre objectif est d’en envoyer 15 000 de plus dans les prochains deux mois ». Des chiffres qui en général, selon Kadri Soova de PICUM servent plus aux policy makers qu’à montrer des résultats : « c’est une tactique politique, pour gagner les élections ils doivent apporter des résultats de leurs actions ». La sensation générale à la fin de ce Conseil reste qu’on "aurait pu faire plus, on aurait pu faire mieux".

« Des hommes et des femmes qui veulent une vie meilleure »

Medhi Kassou de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés, engagé depuis 2015 au parc Maximilien à Bruxelles pour assister les réfugiés, nous explique : « Aujourd’hui on a des flux d’hommes et de femmes qui veulent une vie meilleure. Il n’y a pas de case administrative et donc ils n’existe pas de solution pour eux, aucun soutien». Arnaud Zacharie de CNCD, ajoute : « Au niveau européen il y a encore une fois une politique migratoire qui voit l’immigration économique comme un problème ». Kadri Soova de PICUM, va dans le même sens : « il faut une vision du problème sur le long terme. Maintenant tout est conçu pour répondre aux problèmes immédiats, afin de voir moins de migrants autour de nous. C’est une politique sur le court terme. C’est une situation préoccupante, car ce sont les droits humains qui sont en péril. Se concentrer uniquement sur le taux de déportation ne résout pas le problème. Il faut être plus pragmatique, ne pas se concentrer seulement sur les chiffres ». Pour Medhi, l’humanisme semble en outre s’affaiblir : « c’est à l’image d’une Europe qui s’enclave de plus en plus dans un droit qui manque d’humanité et d’humanisme. J’espère que les citoyens y mettront autant de cœur que ce qu’on y met nous aujourd’hui en Belgique ».

À propos des rapatriements, nous évoquons avec les associations ce qu’il s’est passé en septembre dernier en Belgique : une délégation soudanaise a été invitée par le secrétaire d’Etat à l’asile et la Migration, Theo Francken, pour identifier les migrants irréguliers en Belgique et les rapatrier. Medhi Kassou de la Platforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés commente l’épisode : « Je trouve le procédé particulièrement injuste tant dans la forme que sur le fond. Je pense que certaines personnes d’expérience ont exprimé qu’ils préféreraient se suicider que de retourner au Soudan et être reconnus », tandis que Kadri Soova de PICUM reste perplexe sur la légitimité de cette action : « de sérieuses questions se posent autour de la légitimité et la légalité de telles missions. Comment pouvons nous être certains que l'équipe d'identification a les compétences requises et est vraiment indépendante ? Il y a de grandes pressions pour "avoir des résultats" qui peuvent mener à des procédures et des résultats injustes pour les individus en question.»

Alors, qu’attendre aujourd’hui de l’Union européenne ? « On aimerait que les leaders européens aient le courage politique de développer une vision holistique sur le long terme de la migration basée sur les réalités économiques, les changements démographiques et le respect pour les droits de tous les individus » demandent les représentants de PICUM. « Je pense que la seule chose que je veux demander est de faire en sorte que tout le monde, lorsqu’il foule notre sol, qu’il soit mineur majeur, africain, noir musulman, bouddhiste qu’importe... Qu’il ait accès au minimum à de la nourriture, à un toit, et surtout l’accès à des réponses à leurs questions juridiques pour qu’il ait une compréhension du monde dans lequel il met les pieds», ajoute Medhi de la Plateforme Citoyenne de Soutien aux Réfugiés.

La Commission a proposé un accord sur les reformes du système de Dublin en juin 2018, avec notamment la fin des relocalisations obligatoires. Dès mars 2018 certains éléments du paquet de réformes pourraient être adoptés. Rendez-vous au printemps pour savoir si les promesses engagées par les dirigeants seront tenues.

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Ont contribué à cet article : Alexandre Decoster et Isaure Magnien