Migrants : un pont pour relier l'Afrique et l'Europe ?

Article publié le 5 octobre 2015
Article publié le 5 octobre 2015

Récemment, les gardes-côte ont à nouveau sauvé 1000 personnes de la noyade en mer Méditerranée, lesquelles paient des passeurs pour les aider à rejoindre l'Europe. Chaque jour, des embarcations surchargées chavirent en haute mer. Même si l'Europe a renforcé ses surveillances maritimes, le fond du problème n'a toujours pas été résolu. Mais l'Autriche propose une idée concrète. Très concrète.

Christian Konrad, le coordinateur pour l'aide aux réfugiés, projette en personne de construire un pont au-dessus de la Méditerrannée afin de mettre un terme à ces milliers de noyades. Le pont « Jean-Monnet » reliera la ville d'El Haouaria en Tunisie à la ville d'Agrigento en Sicile. Un pont en pierre de 230 km pour un coût de 230 milliards d'euros. « Le plus grand projet d'infrastructure de l'Union européenne » ou « l'artère vitale de deux continents », peut-on lire sur Internet. Tous les dispositifs semblent avoir été déployés. Le projet a notamment été soumis au groupe de construction STRABAG. Le groupe bancaire autrichien Raiffeisen financera le projet. Celui-ci débutera début 2017. Fin des travaux prévue pour 2030.

« L'Autriche a prouvé qu'elle était capable de grandes choses »

C'est une connerie, diriez-vous ? Vous avez raison. Ce pont est une farce et ne verra probablement jamais le jour. Derrière la blague, se cache un projet du « Centre pour la beauté politique », un groupe d'artiste berlinois, qui a déjà oeuvré plusieurs fois pour la ville de Furore par l'intermédiaire d'actions marginales. En juin, à Berlin, ils ont organisé une sépulture de migrants, prétendus morts. Au cours de la cérémonie, les cercueils ont été transportés dans un cimetière de la ville. Est-ce que les dépouilles se trouvaient à l'intérieur? Nous n'en savons rien. Pour le 25ème anniversaire de la chute du Mur, le groupe a emprunté la croix commémorative des victimes. Les artistes ont pris des photos aux frontières extérieures de l'Europe mettant en scène des migrants avec cette fameuse croix. Plus tard, le groupe l'a remise à neuf et l'a redéposée à son endroit initial. Le collectif est engagé pour les droits de l'homme et pour une meilleure politique compréhensive à l'égard des réfugiés. Pour transmettre leur message, ils utilisent donc les grands moyens.

Leur tout nouveau projet intitulé « Le Pont », semble authentique et mûrement réfléchi. Sur le Web, on peut voir une vidéo qui met en scène le projet de construction. On y découvre une maquette animée de « l'ouvrage du siècle de l'humanité ». « L'Autriche a prouvé par le passé, qu'elle était capable de grandes choses », peut-on entendre en voix off. Le bruit de la mer associée à une mélodie qui aspire la compassion viennent accompagner le film. On y entend également Christian Konrad, le coordinateur autrichien de l'aide aux réfugiés : « L'aide humanitaire est une situation gagnant-gagnant », dit-il d'une voix monocorde dans un parfait accent autrichien. « Démolissons les murs de cette forteresse qu'est l'Europe. » On ne sait toujours pas s'il s'agit bien de Konrad ou d'un parfait imitateur. À la fin de la vidéo, on aperçoit le logo de la société de construction STRABAG ainsi que celui de la chancellerie autrichienne. Le montage, très professionnel, nous fait oublier qu'il s'agit d'une supercherie.

Il existe en effet un lien entre Konrad et les autres protagonistes. L'actuel coordinateur de l'aide aux réfugiés travaillait autrefois comme avocat général au sein du groupe Raiffeisen, à qui l'on a confié le financement du pont puisqu'elle est actionnaire principal de STRABAG. Tout ceci indique qu'il y a un lien direct avec la société. La demande de construction, qui a soi-disant été déposée par l'Union européenne, peut être consultée sur le Net. Autant d'élements qui montrent que le « Centre pour la beauté politique » a bien pensé son plan et met en avant un méga-projet que l'Europe n'a encore jamais vu.

Une plaisanterie très sérieuse

Annik Schlöndorff, soi-disant contact de presse au bureau de Konrad, nous présente à Frida Baumann. Elle dit être une collaboratrice du groupe STRABAG et explique dans son interview à cafébabel, qu'elle est bel et bien chargée du projet. Toutefois, STRABAG nous avait confirmé, peu de temps auparavant, que le projet n'avait rien à voir avec le groupe. « Jusqu'à ce matin, le projet était encore secret. Il semble qu'une partie de l'entreprise n'ait pas encore été mise au courant », tente d'expliquer Baumann. Même réaction au sein du ministère de l'Intérieur autrichien, supérieur hiérarchique du coordinateur Christian Konrad. « Nous avons été informés des intentions du projet par la presse. Si celui-ci émane de l'Autriche ou même du gouvernement, le ministère n'en a aucune idée. »

Puisque les travaux ne commenceront qu'en début d'année prochaine, 1000 plateformes de sauvetages ont donc été installées pour le moment en Méditerranée. Celles-ci font six mètres par six et sont munies de balises, de réserves de nourriture, d'un appareil d'appel d'urgence, de modules photovoltaïques, d'un mat érigé d'un drapeau et de deux ancres. Le fabricant italien de ces plateformes ne souhaiterait pas encore que son nom soit dévoilé, explique Frida Baumann après un temps de réflexion. Une telle plateforme coûte 20 000 euros. Le paiement du premier modèle est en cours depuis lundi via un financement participatif sur Indiegogo. Mardi dernier, le projet avait déjà récolté 8 700 euros.

« J'irai personnellement jeudi à Licata, en Sicile, afin d'inaugurer la première plateforme », déclare Baumann. À 6h30, un bateau doit accoster au port et mettre le module en pleine mer. Des journalistes peuvent réserver leurs places sur le bateau. Des photos de presse devraient être disponibles dès jeudi midi. Comme l'impression que le « Centre pour la beauté politique » prévoit une nouvelle action, cette fois ci, en Sicile. Peu importe si des plateformes de sauvetages seront installées, peu importe si un pont sera construit ou pas – les artistes militants ont déjà atteint leur objectif. Leur action interpelle un large public et le message est passé. Anticonformiste mais efficace.

La vidéo du projet « Le Pont »