Migrants en Grèce : dans le « ghetto » d'Idomeni

Article publié le 22 janvier 2016
Article publié le 22 janvier 2016

Idomeni est un village grec frontalier avec la Macédoine. En novembre dernier, il est devenu célèbre lorsque certains États européens ont décidé de fermer leurs frontières aux migrants et de faire une sélection à l’entrée, en acceptant uniquement les réfugiés politiques. Les migrants restent bloqués, et juste aidés par un groupe combatif de bénévoles. Le « ghetto » d’Idomeni  était né. 

David est un activiste qui a partagé ces jours infernaux aux côtés des migrants oubliés, ceux qui ne se sont pas noyés dans la mer Égée. Avec d’autres, il a raconté ce qu'il se passait sur la page Facebook Forgotten in Idomeni. Nous avons interviewé David depuis Sarajevo.

cafébabel : David, quand a débuté et quand s’est terminée l’histoire du ghetto d’Idomeni ?

David : Elle a commencé le 20 novembre 2015, lorsque la Slovénie a décidé de fermer ses frontières aux « migrants économiques ». Un effet domino s’est alors produit : tous les autres États ont fermé leurs portes en installant des barbelés à leurs frontières. Et l’histoire du ghetto a inexorablement pris fin le 9 décembre suite à l’évacuation et à la relocalisation d’environ 3 000 personnes à Athènes par la police grecque. Ne pouvant installer des barbelés en mer, la Grèce était donc devenue au cours de cette période la cage du flux migratoire. Un hotspot énorme, infini (les hotspots sont des centres installés là où arrivent les migrants, financés par l'Union européenne, ndlr).

cafébabel : Comment le camp s’est-il créé ?

David : Depuis le 20 novembre, Idomeni est passé de camp de transit à un véritable accompagnement. Pendant que certains frappaient aux portes de l’Europe, d’autres se préparaient à rester et à résister. Depuis ce jour, toutes les grandes tentes disponibles ont été occupées par des migrants qui ne pouvaient pas passer la frontière, et les tentes de camping se sont multipliées, certains bénévoles allemands en avaient, par chance ramenées quelques jours auparavant.

cafébabel : Comment se déroulait la vie au camp ?

David : Les journées étaient rythmées par une succession de manifestations, de protestations, d’affrontements avec la police, mais pendant les nuits, autour du feu, on retrouvait le sourire et on plaisantait. L’odeur de ce feu ravive beaucoup de souvenirs, elle symbolise les langues étrangères, les récits de vies lointaines. Après quelques semaines passées ensemble, tout le monde se connaissait, on vivait le quotidien d’un camp de réfugiés sans oublier de prendre le temps de parler, chanter et danser. Tout le monde se mélangeait et se confondait : il n’y avait plus de migrants ni de bénévoles, mais des personnes qui s’échangeaient des histoires de vies et de voyage.

cafébabel : Que faisiez-vous, vous les bénévoles ?

David : Après une semaine, les conditions de vie se dégradaient inexorablement. Mais grâce à un groupe venu de Preševo (une ville albanaise de Serbie, ndlr) et à un autre groupe de bénévoles allemands, nous avons réussi à monter deux cuisines afin de pouvoir offrir des repas chauds et du thé.

cafébabel : Comment était organisé le camp ?

David : Le camp d’Idomeni avait sa propre structure : il y avait la partie qui ressemblait d’avantage à un véritable ghetto, également appelée Camp B, principalement habitée par des Iraniens et Maghrébin, où se trouvaient les cuisines. Il y avaient les tentes des Africains le long de la voie du train : depuis le « boulevard » principal on pouvait distinguer le quartier népalais. Pour finir le « centre-ville », c’est-à-dire le vieux camp avec ses grandes tentes et les bureaux de police et l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés, ndlr). Chaque espace de l’accompagnement faisait partie d’une petite existence indépendante, un monde, un petit village au sein duquel on parlait toutes les langues.

cafébabel : Que reste-il de cette expérience ?

David : Ce fût des jours très intenses, des jours au cours desquels tu ressentais en permanence des sentiments mitigés. De la colère, du découragement, de la frustration, des sourires des joies : puis sans raison, un bouleversement dans l’âme. Cette expérience a par ailleurs représenté une période de vie collective autonome, ce fût une période de lutte sociale et politique, une période de souffrance et de mort, de joie et de rires. Il n’y avait plus de distance, ni d’affrontement entre les cultures, mais juste un fort sentiment de solidarité. Un exemple différent, pour une fois exempt de racisme et de rhétorique.

cafébabel : Quelle Europe ressort d’Idomeni, d’après toi ?

David : Les migrants qui ont essayé de passer la frontière ont subi, vécu et été confrontés à la  forme de racisme la plus féroce et la plus pure. Un racisme made in Europe, où le pauvre se bat avec plus pauvre que lui pour se disputer les quelques bricoles qui leur appartiennent. On leur a montré ce qu’est le marché de l’Europe : inhospitalité, racisme, désintéressement.

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Tous propos recueillis par Simone Benazzo, de la rédaction locale de cafébabel Torino.