Mifasi film: la difficile avancée d'un studio d'animation en Géorgie

Article publié le 8 juin 2016
Article publié le 8 juin 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

En Géorgie, dans le studio d'animation Mifasi film, cela fait plusieurs années que la petite équipe fait du chemin. La progression n'est pas facile dans un pays économiquement faible où l'animation peine à se développer. Malgré le peu de soutien financier, l'équipe a déjà lancé plusieurs projets, avec l'objectif de diffuser les techniques de l'animation auprès des plus jeunes.

L'histoire de Zourab, Archil et Pierre ressemble à un rêve que ces derniers semblent vivre les yeux ouverts. Ils sont à l'origine du Festival TOFUZI, le premier festival de films d'animation de Géorgie dont la neuvième édition se tiendra en octobre 2016. Depuis ses débuts, l'équipe avance sur un chemin semé d'obstacles. En Géorgie, un pays qui compte environ 4 000 000 d'habitants, 11,6 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Ces dernières années, le milieu culturel géorgien s'est dynamisé mais le manque de financements entrave l'aboutissement de nombreux projets. La culture reste loin des préoccupations pour de nombreux géorgiens alors que les difficultés matérielles sont quotidiennes chez la grande majorité des familles. Le taux de chômage atteint 12,4 % et ceux qui ont un emploi, gagnent en moyenne 7701 laris par mois, soit environ 320 euros. Dans un tel environnement, seule l'optimisme inébranlable de Zourab et de ses jeunes collègues a rendu possible ce qui aurait pu ne rester qu'un rêve.

Le studio Mifasi film

Zourab, comédien de formation, termine ses études en 1989 alors qu'en Géorgie, la fin de l'URSS est déjà amorcée. À Tbilissi, il intègre une troupe de théâtre mais la période n'est pas faste pour être comédien. D'ailleurs, le pays entier est en train de sombrer. L'éclatement de l'Union Soviétique en 1991 met en pièces tout un système et un pays dont la population se retrouve désemparée.

Dès lors, il s'agit pour tout le monde de survivre et Zourab renonce au théâtre. Après plusieurs années de travail, une suite de succès et d'échecs, il décide de revenir vers son rêve d'enfant. Au début des années 2000, il part pour la Russie et avec l'argent obtenu contre la vente d'une ancienne montre héritée de sa famille, s'inscrit à l'Institut national de la cinématographie (VGIK)2. Il y travaille sur un projet de film d'animation pour lequel il obtient une partie du financement nécessaire à sa réalisation. Pour le reste, il décide d'emporter le projet en Géorgie et s'adresse au Centre national du film géorgien (GNFC). Cependant, ce soutien financier ne lui est pas accordé, l'explication étant que l'animation géorgienne est en plein essor et les projets déjà nombreux.

Zourab décide alors de montrer, comme il le souligne, « combien l'animation se porte bien en Géorgie  ». Avec l'intention de mettre en place un festival de films d'animation, il fonde le studio Mifasi film qui se réduit à un ordinateur installé dans un sous-sol délabré, quelque part à Tbilissi. Dans ce studio, au début Zourab est le seul membre bien que nombreux soient les amis à lui donner un coup de main. Bientôt, Archil le rejoint, lui aussi à la poursuite de son rêve et déjà réalisateur de quelques courts-métrages d'animation sur un des premiers ordinateurs apparus en Géorgie. Peu après, le jeune Pierre s'ajoute au groupe. Dans son cas, l'animation semble avoir surgi par défaut ou peut-être par logique : élève paresseux à l'école, les dessins-animés lui étaient interdits par ses parents. Il s'est alors juré de créer ses propres animations. Par la suite, d'autres membres intègrent l'équipe et ils sont aujourd'hui une dizaine à travailler, certains au studio, certains de leur domicile.

La mise en place de Mifasi film en 2007 est suivie la même année par la tenue de la première édition du Festival international de films d'animation TOFUZI.

« Faire d'un radeau un bâteau »

De ces propos de Zourab, l'équipe pourrait en faire sa devise. Quoi qu'il en soit, il ne fait aucun doute que la voie empruntée mène le groupe dans cette direction, cela avant tout grâce à la renommée du Festival TOFUZI. Celui-ci se déroule chaque année dans la région d'Adjarie, à Batoumi, ville située au bord de la mer Noire et devenue depuis une dizaine d'années, une destination touristique incontournable pour les géorgiens mais aussi un grand nombre d'arméniens, russes et ukrainiens. TOFUZI évoque le nom d'un célebre danseur adjare, réputé pour son jeu de jambes et son grand appétit, qui inspire aussi chaque année le personnage symbolique du festival. 

Le premier TOFUZI réserve des surprises. Les organisateurs reçoivent un nombre inattendu de candidatures, sans avoir toutefois ne serait-ce qu'un film à présenter dans la catégorie « Animation géorgienne ». Une raison supplémentaire pour continuer coûte que coûte. TOFUZI prend racine en rencontrant chaque année un succès grandissant auprès du public aussi bien que dans le milieu culturel. Cette notoriété ne va pourtant pas de pair avec le développement du studio. Celui-ci a entre temps déménagé d'un sous-sol à un lieu plus décent mais où les fissures dans les murs ne manquent pas. Non seulement le studio ne dispose d'aucune source de financement pour mener à bien les projets, mais la plupart des membres de l'équipe doivent se tourner vers d'autres emplois afin de subvenir aux besoins de leurs familles. Aussi, entre 2008 et 2010, Mifasi film est quelque peu délaissé. Il faut dire que le contexte général a tout pour décourager. Au pouvoir depuis 2003 et initiateur de nombreuses réformes, le gouvernement de Mikheil Saakachvili est pressé de donner à la Géorgie un visage moderne et européanisé mais le budget de l'Etat n'est pas toujours investi à des fins utiles et le progrès ne bénéficie pas aux plus nécessiteux.

Malgré tout, la persévérance de Zourab et de ses collègues est récompensée. En 2009, leur projet de création de courts-métrages inspirés de contes à travers le monde, remporte un concours d'animation lancé par le GNFC. Une revanche pour Zourab. Encouragée par cette victoire, l'équipe décide de lancer « Echo TOFUZI ». Les membres entreprennent une tournée dans plusieurs écoles à travers différentes régions du pays et projettent devant les yeux enthousiasmés des enfants, des films diffusés dans le cadre de la précédente édition du festival. Sans argent, parfois sans essence, ils embarquent et arrivent toujours à destination même lorsque le trajet doit être fini à pied. Zourab est persuadé que « c'est leur [des enfants] intérêt pour l'animation et l'espoir de leur donner la possibiltié d'un avenir » qui a permis à leur projet de survivre et de croître. Depuis, « Echo TOFUZI » est organisée chaque printemps.

En 2013, un autre projet voit le jour. Des ateliers où les enfants apprennent les techniques de l'animation sont mis en place dans plusieurs écoles géorgiennes. C'est notamment le cas dans les régions isolées où parfois, les habitants sont privés du plus basique comme l'est l'eau courante. Le dessein est ambitieux en raison de maintes barrières, la première étant une fois de plus les difficultés financières. Du fait de ressources insuffisantes, à Poti, une ville portuaire importante, les élèves ne disposent que d'un seul ordinateur. L'argent alloué par les gouvernements locaux pour l'établissement de ces ateliers, est d'une aide précieuse mais pas assez pour acquérir l'équipement informatique nécessaire. Il faut ajouter à cela l'hésitation des écoles qui accusent souvent un manque en ressources humaines. Toujours est-il que le projet fait des émules : Zourab et ses collègues viennent de célebrer le lancement d'un nouvel atelier dans un village montagneux à l'Ouest du pays. Aujourd'hui, l'animation est enseignée dans cinq écoles à une cinquantaine d'enfants dont beaucoup souhaitant s'orienter vers ce milieu.

De fait, Zourab s'inquiète. À la rentrée prochaine, deux jeunes filles aimeraient intégrer l'équipe de manière permanente mais il redoute le manque d'espace et de matériel dans le studio. Cependant, une pointe de fierté se fait sentir dans sa voix : parti de rien, Mifasi film est un rare exemple de réussite en Géorgie. « Je crois et j'ai l'espoir, dit Zourab, en un beau futur de l'animation dans ce pays, porté par un grand nombre de professionnels ».

D'ici peu, l'équipe entamera les préparatifs pour la neuvième édition de TOFUZI, mais bien plus tôt, ce mois-ci, vient le Festival international du film d'animation d'Annecy où, pour la première fois, le studio Mifasi film aura son propre stand.

"Gvantsi", court-métrage d'animation d'Archil Koukhianidzé

1Toutes les données mentionnées dans ce paragraphe, sont disponibles sur le site du Centre national de statistiques géorgien: http://www.geostat.ge/ .

2L'une des toutes premières écoles de cinéma du monde, le VGIK est très réputé en Russie mais aussi dans les ex-pays soviétiques.