Michigan et démocratie directe : l'Amérique ballottée

Article publié le 6 novembre 2012
Article publié le 6 novembre 2012
Hyper-médiatisée, la course à la présidence a tendance à éclipser une autre dimension importante des élections américaines. Ce mardi, les Américains sont aussi invités à se prononcer sur des enjeux locaux, et notamment sur des propositions de loi qui peuvent modifier la Constitution de l’État où ils vivent.
Des droits syndicaux à la construction d’un pont, en passant par les énergies renouvelables, elles peuvent influencer leur avenir de manière non négligeable. Exemple au Michigan, la patrie de Mitt Romney.

Lire notre dossier consacré aux élections américaines de 2012

« Votez non à la proposition n°2 » : depuis plusieurs semaines, un spot tourne en boucle sur les écrans de télévision du Michigan. Visages graves et ton solennel, l’attorney (le procureur, ndlr) et des officiers de police appellent les électeurs à rejeter une proposition de loi qui sera soumise au référendum populaire sur le même bulletin de vote que celui des présidentielles. « Trop risquée, trop coûteuse. Elle va aggraver les comportements criminels. Ne créez pas le désordre dans la Constitution du Michigan. » Le flash se termine sur une musique dramatique, mais sans que l’on sache vraiment de quoi il s’agit.

Droits syndicaux

Un petit tour sur un site d’information électorale nous apprend que cette proposition n°2 consiste à amender la Constitution nationale pour garantir le droit de créer des syndicats et de mener des négociations collectives. Pour qu’elle puisse apparaître sur le bulletin de vote, Protect Our jobs, une organisation syndicale, a dû lancer une pétition et collecter plus de 322 609  signatures.

Dans la patrie de Mitt Romney (il est né à Detroit), la contre-offensive ne s’est pas fait attendre. Réunis sous le nom évocateur des « citoyens qui protègent la Constitution du Michigan », des hommes d’affaire, des représentants de chambres de commerce, des associations patronales tentent de dissuader les électeurs de voter oui à la proposition. Le gouverneur de l’État, le républicain Rick Snyder, fait également campagne pour le non en jouant sur le contexte économique difficile et la pénurie d’emploi. « La proposition n°2 pourrait être dévastatrice pour le redressement économique du Michigan. » Le taux de chômage au Michigan, berceau de l’industrie automobile américaine, était de 9,3% en septembre 2012, soit supérieur à la moyenne américaine, qui est de 7,8%.

Le gouverneur discute ici avec des gardes d'une des réserves naturelles du Michigan.

C’est notamment du côté des démocrates, d'employés de la fonction publique (infirmières, profs) et d’organisations afro-américaines que la proposition trouve les échos les plus favorables. Pour la Black chamber of commerce du Michigan, cette mesure pourrait aider à améliorer les droits des afro-américains: « ils ont les plus bas revenus et ne peuvent pas faire entendre leur voix sur leur lieu de travail. »

Une étrange proposition

Outre l’élection du shérif, du maire ou encore des juges qui siègeront dans différents districts, d’autres propositions de loi ont réussi, grâce aux pétitions, à se frayer un chemin jusqu’au bulletin de vote. Elles montrent que la démocratie américaine permet autant la défense d’intérêts collectifs que d’intérêts purement privés. L’important est d’avoir suffisamment d’influence et de moyens pour mener une campagne qui permette de récolter le nombre requis de signatures.

« Avec son pouvoir et sa fortune, Moroun a réussi à faire passer cette proposition pour essayer de saboter le projet. »

C’est ainsi qu’un riche homme d’affaires de Detroit, Manuel Moroun, classé 321ème fortune américaine par Forbes, a réussi à promouvoir une étrange proposition : il s’agit de soumettre au référendum populaire tout financement et construction de ponts ou de tunnels automobiles par l’État. Le Michigan projette en effet de construire un nouveau pont international vers le Canada, qui reliera Detroit à Windsor, sa paisible jumelle de l’Ontario située de l’autre côté de la rivière.

« Cela n’arrange pas Moroun, qui est propriétaire privé du seul pont qui relie actuellement Detroit au Canada. Un pont vétuste, mais qui draine énormément de circulation, en particulier des camions qui transportent des marchandises. Pour le traverser, il faut payer une taxe », explique Bob, un habitant du Michigan, avec un rire jaune. « Avec son pouvoir et sa fortune, Moroun a réussi à faire passer cette proposition pour essayer de saboter le projet. Il dit que cela va coûter à l’État et que les taxes devraient servir à autre chose. Et pourtant le pont serait quasi entièrement financé par les Canadiens, qui vont injecter 3,4 milliards de dollars. »

Dissimulé derrière « the people should decide », une pseudo-organisation citoyenne, Moroun a financé un spot publicitaire qui a été massivement diffusé sur les chaînes télévisées et sur Internet. « Avant que les politiciens ne dépensent des milliards pour un pont, nous méritons que notre voix soit entendue. » Des hommes et des femmes, incarnations de l’honnête citoyen américain, expriment tour à tour leur besoin de professeurs, de policiers, d’écoles, et de services publics. Tout plutôt qu’un nouveau pont. Pour celui qui ne fait pas l’effort de voir qui se cache derrière « the people should decide », l’illusion est parfaite.

La campagne électorale se joue aussi sur d’autres propositions, comme celle d’augmenter de 25% la production d’énergie renouvelable d’ici 2025 ou d’abolir la sulfureuse loi de l’emergency manager, renforcée par le gouverneur Rick Snyder depuis son arrivée au pouvoir. Cette dernière autorise l'État à mandater un gestionnaire non-élu auprès des municipalités en mauvaise posture financière pour prendre une série de décisions visant à stabiliser les finances publiques, souvent au mépris du pouvoir des conseils municipaux.

Si les « ballot proposals » ne sont parfois que l’expression d’intérêts privés, elles peuvent fortement changer la vie quotidienne d’un État et de ses habitants, au Michigan comme ailleurs. Le Colorado doit ainsi se prononcer sur la légalisation de la marijuana, et le Maine, sur le mariage homosexuel. 

Photo : Une © courtoisie du site Vintage ad Browser (publicité des années 50) Texte : Rock Synder © courtoisie de la page Facebook officielle de Rick Synder Vidéo (cc) NoMonopolies/YouTube