Mémorial de la Shoah : construire sur le passé

Article publié le 13 novembre 2006
Article publié le 13 novembre 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Comment commémorer un crime aussi barbare que la Shoah ? 60 ans après, l’Allemagne se pose encore la question.

La skyline de Berlin a peu d’équivalents en Europe. Peu de gratte ciels mais la vue offerte depuis le dôme en verre du Reichstag permet d’observer des symboles du 20ème siècle : les vestiges du Mur érigé en 1969 qui divisait la ville et l’Europe, la fameuse Fernsehturm [Tour de la télévision] et d’autres reliques architecturales de l’Allemagne de l’Est. Depuis 2004, un nouveau monument a fait irruption dans ce paysage.

Situé sur un terrain jouxtant simultanément le tracé du mur de Berlin et l'emplacement du bunker d'Adolf Hitler, le 'Holocaust-Denkmal' ou 'Holocaust-Mahnmal', le monument pour les juifs assassinés d'Europe, s’inscrit symboliquement au coeur de la capitale. Il rappelle l'histoire de l'Allemagne du XXe siècle et souligne la reconnaissance par le nouvel Etat allemand de sa responsabilité dans la politique génocidaire national-socialiste.

Cet immense cimetière en béton, au coeur de la capitale allemande, a été conçu par l’architecte américain Peter Eisenmann. Dévoilé publiquement en 2004, les 2.771 stèles en béton de ce mémorial, dont le coût s’est élevé à plus de 20 millions d’euros, constitue le premier édifice national dédié aux victimes de l’holocauste nazi.

Représenter l’innommable

Mais comment représenter un crime d’une telle ampleur et d’une telle brutalité d’un point de vue architectural ? L’écrivain Theodor Adorno expliqua une fois qu’après avoir connu Auschwitz le simple fait d’écrire un poème était devenu un acte de barbarie. Par ailleursn nombreux sont ceux qui considèrent que tout effort architectural pour commémorer l’assassinat de millions de personnes est tout au plus superflu ou du moins délicat à mettre en place.

Ce type de monument équivaut-il à une rédemption ? À qui le dédier : aux victimes ou aux descendants de ceux qui ont perpétré ce crime ? Les restes des camps de Dachau ou Sachsenhausen ne représentent-ils pas des mémoriaux plus vrais ?

Ce ne sont pas les souvenirs physiques de la Shoah qui manquent : l’édifice de Yad-Vashem, en Israël est le plus connu. En Allemagne, le design sobre et unique conçu par l’architecte Peter Eisenmann n'a fait appel à aucun symbolisme : il représente clairement la reconnaissance publique de la culpabilité d’une nation. Un mémorial témoin rappelant les heures les plus sombres, et non les plus glorieuses, du pays.

Lea Rosh, une journaliste de télévision à l'origine du projet en 1988, avait ainsi souligné que le monument ne s’adressait pas exclusivement aux juifs mais qu’il était dédié à la nation allemande dans son ensemble. Une vocation universelle expliquant pourquoi 60 ans ont été nécessaires à sa réalisation controversée.

L’héritage nazi réexaminé

Dans la période de l’immédiat après-guerre, les dirigeants allemands tenaient à fixer une limite aux atrocités commises par leur concitoyens durant le nazisme et semblaient plus préoccupés par la reconstruction de l’économie du pays que la poursuite des fantômes de leur passé récent. Les émeutes de 1968 étaient notamment dues au refus pur et simple d’une génération d’Allemands à laver leur linge sale en public. Adenauer n’était pas le seul à espérer que les procès de Nuremberg permettent au drame de s’apaiser : Helmut Kohl lui-même semblait exprimer un désir plus vif de commémorer toutes les victimes de la guerre et spécialement celles du génocide nazi.

Depuis, les choses ont-elles changé ? Le débat autour de l’implication du groupe chimique ‘Degussa’ -une filiale ayant fabriqué le gaz Zyklon B employé à Auschwitz- dans la Shoah démontre une fois de plus que la passé continue d’influencer le présent. Mais la réunification intervenue au début des années 90 et le changement de génération dans la classe politique et la société allemande ont encouragé la nation à affronter en public les horreurs du passé sans chercher à les effacer, les oublier ou les atténuer.

Les leçons du passé

Le monument conçu par Peter Eisenmann symbolise cette mutation. Sa forme simple contraste avec les traditionnelles petites plaques en bronze, témoins silencieux apposés sur les façades des maisons des déportés juifs de villes comme Hambourg. L’érection controversée du monument a sans aucun doute incité nombre de citoyens à reconsidérer l’engagement majeur de l’Allemagne dans son passé et à renouveler le débat au sujet de son avenir. Compte tenu de l’actuel déni collectif de l’holocauste dans nombre de pays européens, cet effort mémoriel mérite d’être salué.

Plus important encore, ce monument est l’un des nombreux projets permettant à l’Allemagne de tirer les enseignements de son passé et de l’affronter au lieu de l’oublier tranquillement. Dans le quartier ouest de Berlin, le Musée juif Daniel Libeskind, inauguré en grandes pompes en 2001 est un monument à l’architecture remarquable dédié aux blessures de la nation juive ainsi qu’au vide culturel en Allemagne ayant suivi la Shoah.

La nouvelle synagogue de Munich qui sera dévoilée au public en novembre 2006, 68 ans après la destruction de la précédente lors de la Nuit de Cristal en 1938, entend combler de manière positive ce vide. Le lieu de culte accueillera ainsi un centre culturel juif et un restaurant.

L’ensemble des trois projets constituent des réponses diverses à la même question et témoignent ouvertement de la responsabilité particulière de l’Allemagne envers la communauté juive. Le public dira lequel d’entre eux intègre le mieux les leçons du passé pour une vision plus positive de l’avenir. Comme la coupole de verre surmontant la bâtiment du Reichstag en témoigne, la meilleure façon de prendre en charge sa propre histoire est de bâtir sur celle-ci et non par-dessus.