Meet My Hood : La Belle de mai, à Marseille

Article publié le 23 janvier 2018
Article publié le 23 janvier 2018

Depuis plusieurs années, la Belle de mai se traîne une sale réputation, pourtant le quartier attire de nombreux acteurs de la vie culturelle marseillaise et ses habitants vantent sa convivialité. 

Les statistiques l’affirment : « La Belle de mai est le quartier le plus pauvre de France ». Les médias reprennent à l’envi la formule choc. Mais dans le troisième arrondissement de Marseille, l’expression en agace plus d’un. Personne ne nie les difficultés qu'il rencontre : chômage, insalubrité, manque de moyens et abandon des pouvoirs publics. Xavier, un jeune Espagnol débarqué à la Belle de mai il y a trois mois pour un service volontaire européen constate : « De toute façon, il suffit de marcher dans le quartier, pour s’en rendre compte ». Le trajet d’un quart d’heure qui mène du bruyant boulevard National au paisible pôle culturel de la Friche lui donne raison. En remontant les petites rues sinueuses, on perd le compte des façades délabrées. Pourtant, tous les habitants croisés en chemin nous invitent à regarder au-delà des fissures et des gros titres des journaux.

Nicolas, coiffeur à la Belle de mai de père en fils, est intarissable sur ce coin de la ville où il a grandi et travaille, mais prévient d’emblée : « Je vais pas en dire du mal ». Depuis son enfance, il a vu le coin se paupériser. Au siècle dernier, ses rues abritaient de nombreuses usines, travailleurs et dockers qui y assuraient une prospérité économique et politique. Depuis, les manufactures ont fermé, les ouvriers se sont retrouvés sans emploi, sont partis, et d’autres habitants et vendeurs ont suivi le mouvement. « Avant la rue de la Belle de mai, c’était l’une des plus commerçantes de Marseille ! On y trouvait tout, se souvient le pro des ciseaux à la barbe bien taillée. Maintenant, il y a beaucoup moins de magasins, les gens du centre-ville ne viennent plus faire leurs courses ici. » Malgré tout, la convivialité n'a pas déserté le quartier et les riverains continuent de cultiver l'art du bavardage propre aux commerçants. « Si vous passez la matinée avec moi, vous verrez qu’il y a toujours quelqu’un qui rentre pour discuter », explique Nicolas en pivotant sur son fauteuil gris. Lucie qui vit à la Belle de mai depuis 3 ans et demi confirme : « On a un vrai contact avec le boucher, le boulanger, le primeur, etc. et dans  mon impasse, c’est un peu la "voisinade" : on papote, on se rend service… C’est super chaleureux et comme tout le monde se connaît il y aussi un très fort contrôle social ». 

La jeune thésarde s’est installée dans le 3ème, d’abord parce qu’elle pouvait y louer un grand appart pour pas très cher, ensuite car l'ambiance qui y règne l'a poussé à rester. « J’aime bien ne pas être dans le centre de Marseille, devoir prendre le vélo pour y aller et que ce soit calme aussi quand je rentre à la maison », explique-t-elle en pointant du doigt son jardin. Loin de l’idée véhiculée par le label « quartier pauvre et populaire », avec ses immeubles bas, ses jolies maisons aux volets colorés et ses ruelles, la Belle de mai dégage parfois une atmosphère de petit village de campagne. Gabriella, en coloc avec Lucie depuis quelques mois partage cette impression : « C’est un peu comme si on était en province ici, on entend les oiseaux… On n'est pas dans le bordel du centre ».

Si les deux adeptes du vélo y trouvent leur compte, ceux qui n’ont pas envie de pédaler rongent un peu leur frein, contraints de patienter à l’arrêt de bus. Sur la carte des transports de Marseille, la Belle de mai, située à seulement 10 minutes de la gare Saint-Charles, a des allures de no man’s land entouré par le tramway, le métro et le train, mais où rien ne passe sauf trois lignes de bus en journée. C’est une des raisons qui ont convaincu Lola, la vingtaine, de déménager dans un endroit plus central : « C’est super mal desservi, si t’as pas la voiture, c’est vraiment chiant…». Nicolas, coordinateur du Gyptis - le cinéma du quartier récompensé pour sa programmation par le CNC en 2016 - regrette également le manque de réseau de nuit qui dissuade les habitants d’autres arrondissements de venir assister aux projections en soirée et de sortir dans le coin. « C’est dommage, car il y a plein de choses qui se passent ici », déplore ce militant passionné de films avant de dérouler le nom de toutes les structures culturelles qui ont élu domicile dans le secteur dernièrement.

Le restaurant associatif de la Cantine du Midi, Les Brouettes qui organisent des trocs de livres, l'espace culturel et de loisir du Chapiteau, les collectifs d'architectes-paysagistes-artistes de l'Ambassade du Turfu... Et bien sûr l’incontournable Friche de la Belle de mai. Parfois critiquée pour son manque d’implication dans la vie du quartier, le complexe culturel fait figure d’exception dans la région. Avec ses salles d’exposition, de théâtre, son club, son restaurant, ses studios d’enregistrement et de radio, ses tables de pic-nic, son immense toit terrasse de 8 000m², son terrain de basket, son skate parc, son mur d'escalade, etc., l'ancienne manufacture des tabacs de Marseille a fait venir depuis son ouverture en 1992 de nombreux employés, artistes, bénévoles et attiré un nouveau public - environ 300 000 visiteurs par an.

Depuis quelque temps d’ailleurs, Nicolas coiffe de plus en plus de têtes qu’on ne voyait pas trop par ici avant, celles de bobos séduits par les prix attractifs de l'immobilier et de jeunes actifs qui travaillent dans la culture ou le numérique. En dépit de sa mauvaise réputation, il a donc bon espoir quant à l'avenir du quartier. « Je pourrai gagner deux fois plus, si je m'installais dans un autre arrondissement, mais franchement, j’ai plein de projets et je ne me vois pas les réaliser autre part qu'ici », affirme-t-il, confiant. En face de son enseigne, sur la place Cadenas où les vendeurs surveillent leurs étales, Bernard et Catherine, n'ont eux pas d'autres buts en tête que celui à court terme de profiter des produits qu'ils viennent d'acheter au marché et à long terme de leur retraite, mais ils acquiescent, « pour rien au monde », ils ne feraient ça ailleurs. Une rue plus loin et quelques années en moins, Lucie non plus ne se voit pas habiter un autre quartier de la cité Phocéenne. La raison de leur attachement à la Belle de mai, c’est une des clientes de Nicolas qui a dû déménager et le regrette, qui la donne : « Quand je regardais par la fenêtre de mon appart', c’était peut-être un peu moche, pas très propre, mais au moins, il y avait de la vie ». Tout simplement.

Le mot des voisins 

Combien ça coute ? 

Les gens

Les bonnes adresses 

Le Gyptis, cinéma, 136 rue Loubon

La Cantine du Midi et la Drogheria, restaurant associatif et épicerie associative, 36 rue Bernard

Le Chapiteau, lieu culturel, 38 traverse Notre Dame

L'Embobineuse, salle de spectacle, 11 boulevard Boues

L'ambassade du Turfu, 3 rue Raymondino

La Friche, lieu culturel, 41 rue Jobin

Les Grandes tables, restaurant, 41 rue Jobin

Le Cabaret aléatoire, club/salle de concert, 41 rue Jobin Le Comptoir de la Victorine10 Rue Sainte-Victorine

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Cet article fait partie du nouveau projet de cafébabel, Meet My Hood, qui a pour objectif de faire découvrir les quartiers des principales villes européennes, en chantant. Si tu veux montrer ton quartier sous un nouveau jour, écris-nous !

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La réalisation de cet article a été soutenue par la Fondation Hippocrène.