Méditerranée, comme les hommes les mots migrent

Article publié le 26 juillet 2015
Article publié le 26 juillet 2015

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Tout comme les hommes les mots migrent. Au cours des siècles, en partant des côtes d’Afrique du Nord ils ont traversé la Méditerranée jusqu'à arriver en Sicile. Le livre Mots Migrants entre Orient et Occident de Ruffino e Sottile raconte la Méditerranée à travers l’histoire fascinante de «la « migration » des mots.

A quel point la diversité est-elle importante aujourd’hui ? Et à quel point représente-elle une menace ? Tandis que la politique essaye de donner une réponse à ces questions mais de façon différente et antagoniste selon les pays, d’autres se replongent dans l’arbre généalogique des mots pour en révéler une éventuelle matrice commune. Il en existe bel et bien une : elle fait des mots le symbole d’intégration et de multiculturalisme, ainsi que de communauté du savoir, de notions identiques partout et qui s’adaptent aux cultures où elles arrivent. « Mots migrants », qui ont traversé la Méditerranée avec et comme les hommes. Et beaucoup ont survécu en se mêlant au dialecte sicilien, à celui ligurien, avec des mots espagnols et français. Ceci est le résultat de la recherche menée par Giovani Ruffino et Roberto Sottile, linguistes de l’Université de Palerme qui viennent de publier Mots migrants entre Orient et Occident.

N’utilisant pas le vocabulaire spécifique des linguistes, ce livre est destiné à tous les lecteurs, surtout aux enfants. Dans une période où l’immigration, ou plutôt l’émigration des peuples des côtes d’Afrique du Nord vers celles de la Sicile et des Pouilles est encore vue comme un problème, il faut tenter d’y remédier en éduquant les nouvelles générations à accepter la diversité. Voilà en résumé le message des 2 auteurs Il ne faut donc pas se contenter de rappeler que les italiens ont eux aussi été migrants pour ouvrir les portes et réaliser des missions de solidarité envers les nigérians, ou tamouls, les libyens ou égyptiens. Il faut aussi reprendre les mots de notre vocabulaire, éternelle démonstration de comment le savoir se déplace avec l’homme, tout en l’enrichissant.

"Riflettere su questi «Réfléchir à ces parcours peut nous aider à cueillir les richesses culturelles qui en découlent et qui pourraient encore découler si les différents rivages de la Méditerranée n’avaient pas entre temps adopté des attitudes de soucis de fermeture ou d’agressivité dévastatrice » - écrivent les professeurs. Ils prennent un exemple concret. « Au Moyen-âge, par l’intermédiaire de l’Espagne et de la Sicile, l’Europe a vu arriver les techniques, les sciences, la philosophie que les arabes avaient hérités des grecs, des indiens, des perses, des égyptiens et des hébreux.  Ces apports ont permis à l’Europe occidentale de connaître un développement extraordinaire. Tout cela a pu se produire parce que ces processus séculaires ont d’avantage été marqués par des ajouts progressifs plutôt que du remplacement, et par des syncrétismes vitaux plutôt que des suppressions. »

Des mots qui migrent, qui se fondent, qui donnent ainsi vie à de nouveaux mots encore employés aujourd’hui. Et le volume en regorge d’exemples ; comme celui du mot « tabbutu », cercueil qui représente « la portée extraordinaire de l’impact arabo-maghrébin sur le modèle linguistique de la Méditerranée. L’arabisme tabbutu, de l’arabe tabut dont la signification est identique en Sicile (dont on retrouve la trace à la fin de l’année 1200 dans un document latin provenant d’Etice) s’est propagé comme une traînée de poudre dans tout le Sud à l’insu des autres arabismes provenant de Sicile ». Et ce mot a voyagé, jusqu’à arriver à la péninsule ibérique d’où il s’est aussi déplacé en France, pour ensuite revenir dans la Péninsule. Son emploi dans la langue italienne a également été retrouvé dans un document de l’année 1500. Et les exemples continuent.  Panciotto (gilet) « cileccui » en sicilien provenant du turc « yelek » se propage dans presque toutes les zones côtières de la Méditerranée, arrivant du Maghreb entre 1500 et 1700. Il s’est propagé dans le Sud de l’Italie puis à Gênes, en se mélangeant à certains dialectes liguriens, son emploi dans la langue italienne remonte en revanche aux alentours des années 1600.

Mais la migration de ce mot ne s’arrête pas là. « ce même mot est arrivé dans les côtes adriatiques dès 1400 par le biais du dalmate en empruntant probablement un parcours grec – aroumain – roumain. Arrivé en 1700 en France, il est enfin revenu en Italie sous la forme de « gilet ». Tous les parcours des mots migrants trouvés et étudiés par Ruffino et Sottile sont reproduits sur des petites cartes, dont les pages du livre regorgent. Ces mots se déplacent à une vitesse fulgurante d’un bout à l’autre de la Méditerranée, avec des trajets qui peuvent parfois être également circulaires, du sud au nord mais aussi d’un parcours inverse. Les populations normandes ont aussi joué un rôle important pendant la période médiévale dans la grande carte de la migration du savoir et des mots. Parce que la migration des hommes, des connaissances et des mots ne s’est jamais arrêtée. Et  elle reste aujourd’hui inchangée dans ses causes également.