Médias européens : une concentration du quatrième pouvoir ?

Article publié le 10 avril 2006
Article publié le 10 avril 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Les médias internationaux sont sous contrôle américain. En Europe, certains appellent à une fusions des médias du continent afin de créer un vrai contrepoids. Au détriment de la pluralité ?

La récente salve de fusions dans les secteurs énergétique et bancaire démontre que la tendance ne devrait pas tarder à s’étendre aux médias européens. Alors que les alliances dans ces deux premiers domaines sont évaluées uniquement en fonction de leur impact sur la concurrence, appliquer un tel raisonnement aux médias serait erroné. La Convention Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) garantit la liberté d'information et tout rapprochement en vue de créer de larges empires médiatiques risquerait de porter atteinte à cette liberté.

De la concurrence

Lors d’une fusion entre différents groupes médiatiques, la seule question qui taraude les observateurs est de savoir si cette alliance peut entraver la concurrence. Car un groupe trop puissant diminue la liberté de choix des consommateurs, faussant du même coup cette concurrence. L’exemple est flagrant aux Etats-Unis où, après soixante ans de démantèlement systématique des lois réglementant la concurrence, le marché est désormais dominé par de gigantesques monopoles qui laissent peu de place à la diversité locale : par exemple, le géant radiophonique Clear Company a quatre fois la taille de son premier concurrent.

Il existe par ailleurs un deuxième point noir. La démocratie se base sur la pluralité des voix. Si quelques géants dominent le secteur médiatique, les fondements même de la démocratie sont menacés. Il est désormais possible de télécharger un blog polonais à l’aide d’un téléphone portable français et chacun a aujourd'hui accès à une information plus diversifié que jamais : pourtant, ces nouvelles formes de communication posent problème. En effet, même si nos sources d’information deviennent de plus en plus variées, les compagnies qui assurent l’accès à ces sources sont de plus en plus centralisées. Ces « gardes-barrière » contrôlent l’ensemble des infrastructures, soulevant la question de l’égalité de l’accès à l’information. Le Royaume-Uni et l’Irlande ne possèdent ainsi que deux opérateurs principaux pour la télévision câblée et les Pays-Bas seulement trois.

En outre, le principe de la concentration verticale explique que de plus en plus de grands groupes, à l’image de l’allemand Axel Springer, contrôlent à la fois la production et la distribution de leurs journaux. La pluralité européenne se voit également menacée par les concentrations diagonales : le groupe allemand Bertelsmann a récemment diversifié ses activités centrées sur l’édition vers la diffusion, posant le problème de la réutilisation du travail journalistique. Or, la législation n’existe qu’au niveau national. Et dans un secteur mondialisé, celle-ci est de moins en moins en mesure de garantir la liberté de la presse.

Diversité ?

Un rapide tour d’Europe permet de se rendre compte du nombre de voix qui sont ainsi étouffées. En Italie, Berlusconi a la main haute sur les médias grâce à sa compagnie Mediaset, comme sur d’autres pans de l’économie. Ses trois chaînes de télévision ont su profiter de l’absence de réglementation pendant les années 80 et réalisent aujourd’hui 45% de part d’audience.

Qu’une seule et unique voix se fasse entendre au-dessus des autres n'est pas autant problématique que c’est lorsque cette voix n’a aucun lien avec la vie locale. En République tchèque, 80% des journaux et magazines sont la propriété de groupes suisses et allemands. Axel Springer Verlag, l’un des plus grands groupes de presse européens, est le propriétaire de Fakt, le premier quotidien polonais ainsi que du tabloïd allemand Bild, le quotidien le plus vendu d’Europe.

Cette tendance est encore plus préoccupante dans les pays qui ne possèdent pas d’infrastructures médiatiques développées et où l’emprise étrangère risque d’étouffer le développement d’une presse indépendante. Central European Media Enterprise (CME), dont le siège se trouve aux Bermudes, s’est offert Nova TV Croatia en juillet 2004 : il n’est pas évident que les priorités de CME soient les mêmes que celles des Croates…Dans certains pays, comme la France, la législation nationale protège fortement l’implantation locale sans qu’il n’y ait aucune cohérence à l’échelle européenne.

Une loi pour tous

L’Union européenne ne dispose pour l’instant d’aucune législation réglementant le secteur des médias. Les lois édictées au niveau national sont certes vérifiées par la Commission européenne afin de s’assurer de leur conformité aux principes du marché commun mais ce contrôle est loin d’être suffisant. Car la vérification évalue l’impact de la fusion sur la concurrence et non ses conséquences sur la liberté de la presse. L’activité de la Commission permet certes de faciliter l’entrée de nouveaux médias sur le marché, mais elle ne constitue pas un cadre efficace pour gérer la presse en Europe. Il est urgent que l’Union mette en place une législation sur la presse avant que ne se produisent d’autres fusions– faute de quoi les voix sur lesquelles repose l’Europe sont menacées.