Médias européens: Qui sera le prochain épouvantail?

Article publié le 26 avril 2016
Article publié le 26 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

[Commentaire] On observe à l'heure actuelle une renaissance des portraits d'ennemis dans les médias. Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'il ne se passe pas une heure sans qu'un nouvel ennemi soit créé. Qui sera le prochain épouvantail en Europe?

Vous rappelez-vous comment vous avez rencontré vos meilleurs amis? Pas le lieu de la première rencontre ou la première conversation un peu gênée, mais comment vous avez brisé la glace? Pour la majorité, c'est probablement en critiquant quelqu'un d'autre. "Ce prof n'arrête pas de nous engueuler", "Le patron est vraiment affreux": de telles déclarations permettent d'identifier l'ennemi commun et de former un front nouveau et uni. Une amitié forgée au  combat.

De même, on observe à l'heure actuelle une renaissance glorieuse des portraits d'ennemis dans les médias. Bien sûr, ce n'est pas un phénomène nouveau, mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'il ne se passe pas une heure sans qu'un nouvel ennemi soit créé.  

Les plus populaires de ces épouvantails sont pour la plupart originaires des "Etats  voyous", c'est-à-dire d'Europe de l'Est et du Sud-Est. Voici comment le philosophe et critique culturel slovène Slavoj Zizek a décrit l'image négative de ces Etats: "Ce sont des stéréotypes occidentaux selon lesquels les pays post-communistes d'Europe de l'Est sont perçus comme le cousin un peu retardé et pauvre qu'on ne peut autoriser à revenir dans le giron familial que s'il promet de bien se comporter. "

Nos médias mettent l'accent sur le fait que les citoyens de ces Etats voyous ne connaissent que souffrance, oppression et absence de perspectives. En dehors de cela, nous ne savons presque rien de ces pays et de leurs véritables conditions. Et si l'on se risque à chercher à en savoir plus, on est tout de suite  rangé dans la catégorie non pas des "rouges" ou "socialistes", mais de "ceux qui cherchent à comprendre".

Je ne comprends pas pourquoi il est interdit de chercher à comprendre

C'est tout de même ironique, si l'on pense que la compréhension est censée être une qualité. Se mettre à la place de l'autre peut s'avérer très utile: on peut mieux identifier ou comprendre la source du problème, essayer de rester neutre.  On évite par là de devenir soi-même un épouvantail, quelqu'un qui rejette catégoriquement toute opinion discordante. 

C'est pourtant devenu une insulte, car la croyance populaire associe immédiatement toute tentative de comprendre un système avec l'acceptation de celui-ci. C'est là que réside le danger, que l'on a manifestement perdu de vue. Le magazine politique suisse Die Weltwoche a publié une tribune qui montre parfaitement les tensions qui se cristallisent autour de  cette notion: "Depuis quand le refus de comprendre est-il une marque d'intelligence? Quelle est la tâche des intellectuels, sinon que de chercher à comprendre le monde et à le rendre intelligible?" Et l'auteur d'ajouter: "Une telle ouverture au monde n'est manifestement pas autorisée", et "je ne comprends pas pourquoi il est interdit de chercher à comprendre."

On dirait que nous en sommes arrivés à un stade où nous accordons plus de crédit à des clichés très travaillés et détaillés plutôt qu'aux faits. Le symbole a dépassé la réalité. Et quand quelqu'un se donne encore la peine de ne pas prendre ce qu'il lit pour argent comptant et de faire des recherches de son côté, cela n'est pas vraiment valorisé. Quand on finit par voir que les Allemands ne financent pas le train de vie dispendieux des Grecs, ou encore que tout les Européens de l'Est ne sont pas corrompus, on se rend compte que la propagande est florissante dans chaque camp.

Beaucoup se sont sûrement déjà retrouvés dans une situation où, après avoir réfuté les arguments d'un opposant et lui avoir présenté les faits en détail, ils pensaient lui avoir finalement fait voir la "vérité", mais que tombe alors le couperet: "D'accord, mais enfin, ils sont quand même corrompus/fous/cupides/paresseux/dangereux." Ou alors c'est une forme d'indulgence: "Mais dans ce cas, pourquoi les gens n'en parlent pas? Ça ne peut pas être vrai." On balaie les faits sous le tapis et on se repose sur les mensonges familiers. Car si l'on se mettait à tout remettre en question, où cela nous mènerait-il? S'agirait-il donc uniquement de paresse intellectuelle?

Heureusement, les gens évoluent peu à peu et sont de plus en plus attentifs. On examine les médias d'un œil plus critique, on dénonce la "presse mensongère" et on remet en cause ses affirmations. C'est encourageant, mais les médias ne sont pas seuls coupables. Les modes modernes de communication font du tort au journalisme de qualité: tout doit aller très vite, sans qu'il soit nécessaire de mener de recherches approfondies. Il s'agit ici d'un paradoxe; nous vivons en des temps qui ouvrent d'infinies possibilités, mais qui ne se concentrent finalement que sur le court terme et les "likes" sur Facebook.

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Cet article fait partie de la série EAST SIDE STORIES, une série qui contribue à la diversité des opinions dans les médias européens.