Max Cooper : la science de l'art

Article publié le 2 avril 2014
Article publié le 2 avril 2014

Max Co­oper a fait un doc­to­rat en bio­lo­gie in­for­ma­tique, tout en étant DJ à côté. Quand on lui a coupé les fonds pour ses re­cherches gé­né­tiques post-doc­to­rat, Max a com­mencé à pro­duire de la mu­sique à plein temps. Après une dé­cen­nie passée sur la scène mu­si­cale, il pro­duit enfin son pre­mier album. Rencontre.

J’ai mal à la tête à cause de Max Co­oper. Je l’ai vu jouer hier soir, à Paris. Bien que cela se soit ter­miné à mi­nuit, la fré­né­sie dans la­quelle il m’a mis m’a tenu éveillé jus­qu’au  lever du so­leil. Même en hiver, c’est trop tard pour un di­manche. Aussi, 12 heures après la fin du concert de Max, après trois heures de som­meil, je suis à son hôtel pour le ren­con­trer en face à face et non pour l’aper­ce­voir comme hier dans une salle au-des­sus de têtes ba­lan­çantes. J’ai 40 mi­nutes de re­tard. Mais Max a ou­blié que Paris a une heure d’avance sur Londres. Il pense donc que je suis en avance.

On se serre la main et Max sou­rit cha­leu­reu­se­ment. Je sou­ris fai­ble­ment. Heu­reu­se­ment, il ne sait pas ce qu’il m’a fait. Nous sor­tons sous un so­leil d’hi­ver et nous mar­chons vers le café le plus proche.

Il commence : « l’al­bum s’ap­pelle Human. L’idée de base, c'est que chaque mor­ceau es­saie de trans­mettre un as­pect dif­fé­rent de la condi­tion hu­maine ». Par exemple ? « Un mor­ceau s’ap­pelle See­thing, bouillon­nant, c’est un mor­ceau qui tra­duit la co­lère, c’est bouillon­nant et obs­cène, c’est la simple com­mu­ni­ca­tion de ce concept. » L’éner­gie qui fré­mit dans la chan­son est aga­çante, elle nous met hors de nous, et en effet, elle nous fait bouillon­ner.

ET LE LIBRE AR­BITRE ?

« Cer­tains mor­ceaux sont plus abs­traits comme Woven An­ces­try, conti­nue-t-il. C’est ce qui fait que chaque per­sonne est un pro­duit créé par son passé. Comme si tous nos an­cêtres avaient fu­sionné leur gé­né­tique pour for­mer un in­di­vidu. » Com­ment as-tu cap­turé cela dans ta mu­sique ? « J’ai uti­lisé dif­fé­rents ins­tru­ments an­ciens de di­vers en­droits du monde. Chaque ins­tru­ment (à corde pin­cées) joue un rythme dif­fé­rent, et c’est leur fu­sion qui re­pré­sente le concept », m’ex­plique-t-il.

À ce mo­ment-là, on s'est ar­rêté. Max a com­mandé une crêpe jam­bon fro­mage et un verre d’eau. Je n’ai pas en­core envie de consom­mer.  Je  re­lance la conver­sa­tion. Si l’in­di­vidu est un pro­duit de la gé­né­tique de ses an­cêtres, avec toutes les in­ter­ac­tions so­ciales et cultu­relles qu’ils ont connues, est-ce-que cela ne nie pas le concept de libre ar­bitre ? « Je di­rais que nous ne sommes pas libres parce qu'en­chaî­nés par le dé­ter­mi­nisme et le ha­sard », me ré­pond Max. « Tu ne peux pas chan­ger les lois de l’Uni­vers, donc nous sommes tous des es­claves du sys­tème. Mais en même temps, nous avons nos cer­veaux et ils sont libres d’agir comme ils l’ont tou­jours fait, c'est là que se trouve le libre ar­bitre. »

Le clip du mor­ceau Mi­cron 

Cela res­semble à une vi­sion alar­mante et mé­ca­ni­sée de l’hu­ma­nité, mais Max apaise mes craintes par un aver­tis­se­ment : « je ne suis pas non plus com­plè­te­ment fonc­tion­na­liste. La science n’ex­plique en­core que les choses ob­jec­tives et il y a tout un monde sub­jec­tif que nous ex­pé­ri­men­tons mais que la science n’ex­plique pas ». Max fait une pause avant de dé­ve­lop­per ses idées avec calme et élé­gance. Avec sa veste noire clas­sique et son verre d’eau, il est l’image de la so­briété. Douze heures plus tôt, le même homme trans­por­tait une salle vers l’eu­pho­rie. La confron­ta­tion entre ob­jec­ti­vité et sub­jec­ti­vité, entre science et art, semble par­fai­te­ment per­ti­nente pour un homme qui pro­cure une telle émo­tion avec des ma­chines.

LES SUB­TI­LI­TÉS DES MO­LÉ­CULES 

Bien qu’il aime tant les or­di­na­teurs et la dis­ci­pline ex­ces­sive de leurs règles, dans Human, Max uti­lise plus d’ins­tru­ments réels que par la passé. « Dans les vrais ins­tru­ments ré­side ce côté aléa­toire, cette ri­chesse et cette com­plexité du monde réel, que l’on ne trouve pas dans la mu­sique élec­tro­nique », nous dit-il. « Quand tu écoutes un vio­lon, tu te rends compte de la vraie sub­ti­lité des mo­lé­cules, com­ment les mo­lé­cules sont liées entre elles pour for­mer le bois et les cordes. Il y a là beau­coup de ha­sard et de com­plexité. » Sa crêpe ar­rive. L’in­ter­ac­tion entre l’aléa­toire et l’ordre se re­trouve dans le contraste entre le chaos em­mêlé de l’Edam et les bords cré­ne­lés pliés avec soin de la crêpe. Mais des ob­ser­va­tions aussi obs­cures de­vraient pas­ser in­aper­çues.

Alors à quoi res­semble, en réalité, la mu­sique de Max Co­oper ? À un hy­bride de Mike Old­field et Jon Hop­kins, mais il n’y a rien réel­le­ment qui lui res­semble. De la même façon que cette conver­sa­tion sur le libre ar­bitre, la science, le chaos et les or­di­na­teurs, ne res­semble à aucun en­tre­tien que j’ai pu avoir. Quel­que­fois chao­tique, ou en­voû­tante, quel­que­fois éphé­mère, nous trans­por­tant dans un es­pace so­nore cou­vrant de vastes zones men­tales. Cette mu­sique trans­porte dans un spectre d’émo­tions et vous ne res­sen­tez ja­mais la même chose du début à la fin.

« J’es­saie tou­jours de ra­con­ter des his­toires et de peindre des pay­sages », dit Max. « Je vais te ra­con­ter une his­toire, je me sur­prends à lui ré­pondre. La pre­mière fois que j’ai en­tendu ta mu­sique je vi­vais à Mos­cou. La neige ca­chait les cou­leurs et les odeurs, et amor­tis­sait les sons. Pen­dant l’hi­ver à Mos­cou, on bouge dans un monde de sen­sa­tions ré­duites. Après six mois de neige et d’hi­ber­na­tion, le prin­temps ar­rive sou­dain, le so­leil fait fondre la neige et des fleurs ex­plosent dans toute la ville. J’ai grimpé dans un arbre en fleurs dans un ver­ger et j’écou­tais ton remix de San­saula en boucle. Je sen­tais l’arbre pous­ser au­tour de moi. Je me sen­tais si bien. » Je m’ar­rête sou­dain, em­bar­rassé en me rap­pe­lant que c’est moi qui in­ter­roge Max et non l’in­verse. Mais Max sou­rit et c’est jus­ti­fié. Il dit que sa mu­sique est ins­pi­rée par des émo­tions, des idées et des ex­pé­riences fortes. Il lève les yeux rê­veu­se­ment et me dit que Mea­dows a été ins­piré par « un jour d’été en­so­leillé dans la cam­pagne an­glaise, avec toutes les mouches et les abeilles ».

Max dit que sa mu­sique cap­ture ses sen­ti­ments pour les trans­mettre à ceux qui l’écoutent. Ma jour­née dans un arbre à Mos­cou et ma nuit à son concert à Paris me ré­vèlent que, dans mon cas, Max a at­teint son but. Il me pré­dit que la bio­tech­no­lo­gie va ré­vo­lu­tion­ner le monde dans cent ans. Moi, je pré­dis que Human va chan­ger ta jour­née dans cent mi­nutes.

Remix de Sen­sula par Max Co­oper

L'in­ter­view intégrale bien­tôt dis­po­nible ici.

À écou­ter : max co­oper - human (sorti le 10 mars 2014)