Mauvaises fréquentations: quand la politique, le business et la liberté de la presse ne font pas bon ménage

Article publié le 28 avril 2009
Article publié le 28 avril 2009
Par Biljana Zašova Imaginez dans un pays d'Europe... Imaginez la République de Macédoine, après avoir traversé un désert communiste rigoriste mais populo, qui sort doucement d'une transition démocratique et économique.
Elle essaye de s'inscrire dans la modernité globalisante en embrassant les bienfaits et les désavantages de celle-ci, croyant ainsi fuir un conflit qui, à jamais, l'a laissé orpheline de son identité nationale.

Notre histoire est celle d'une journaliste, le visage phare d'une chaîne de télévision privée, connue pour son franc parlé, son goût pour les scandales politiques et les dossiers brûlants. Le propriétaire de cette chaîne est un entrepreneur qui a racheté une partie de son industrie lorsque celle-ci avait été bradée par une classe politique soucieuse de maintenir ces privilèges d'antan grâce à l’argent de la vente. Il a aussi pour ambition de devenir homme politique. Pour cela il met son empire médiatique à la disposition du parti politique en place, ce qui lui vaut une place au Parlement national. Ainsi, se prend-il le temps, entre deux rendez-vous d'affaires, de s’occuper d'affaires publiques. Le business marche mieux avec les contacts efficaces dans la fonction publique.

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Les malins comme lui n'oublient cependant jamais la première pierre de l'édifice. Chaque jour il contacte le rédacteur en chef de sa chaîne de télévision pour lui donner des instructions sur la politique générale de la chaîne. Par souci d'audience et en prenant modèle sur les chaînes privées italiennes, il décide que le journal du soir sera présenté par une équipe de jeunes et jolies journalistes. Elles sont choisies sur des critères objectifs de beauté et de présence à l'écran.

Notre journaliste a l'ultime privilège d'en faire partie. Ayant était l'une des meilleures de sa promotion, elle obtient un fauteuil de choix dans cette entreprise médiatique. L'oligarque lui donne une opportunité unique de se faire une place parmi les journalistes notoires, attirés par le simulacre d'indépendance de la chaîne. Pour s'en rendre digne, elle travaille dur, parcours le pays pour trouver des sujets des plus attirants; elle passe des heures de jour comme de nuit à cimenter une réputation de pertinence pour justifier de la confiance qu'on lui portait. Elle se fait un réseau de contacts parmi les plus grands du pays grâce au nom de sa chaîne. Elle prend au sérieux la mission d'information et d'ordre public qu'on lui avait confiée. Elle fait même une interview du Premier Ministre, le soutient dans sa maigre politique sociale, mais le critique sur son approche économique. Elle brille, atteint le sommet de la reconnaissance par ces pairs, ainsi que par le public, sous l'oeil blasé de son chef.

Cependant, l'heure de s'acquitter de sa dette arrive. Le Premier Ministre n'aima pas les questions qu'elle lui posa. Il réfléchit trop longtemps ce qui aurait pu être interprété comme une hésitation et une faiblesse selon ses conseillers en communication. Il bafouille puis croit rougir sous la force de son mensonge. Un affront de premier ordre. Les instituts de sondage n'enregistrent pourtant aucune baisse de sa popularité le lendemain. Il faut néanmoins que quelqu'un paie. Ainsi demande-t-il à son pote, le millionnaire, de renvoyer la douce journaliste pour l'exemple. N'ayant d'autre choix ni voulant compromettre l'amitié sincère qui le lie à l'homme politique, l'honnête chef d'entreprise décide qu'il était temps de cueillir le fruit qu'il avait fait mûrir sous les projecteurs.

A-t-il été surpris lorsque la belle, fière et inconsciente, lui a résisté en claquant la première la porte de la rédaction ?

La raison du plus fort...

Reporters sans frontières dans l'Appel de la colline rappellent que l'un des principes fondamentaux de la liberté de la presse, l’indépendance, signifie

le respect général du droit moral des journalistes sur leur travail, afin de garantir que l’information ne soit pas réduite à une marchandise ; le refus impératif du mélange des intérêts industriels et médiatiques, afin de garantir que les opérateurs économiques n’aient pas d’autre objectif que l’information ; la préservation absolue de l’intégrité du service public de l’audiovisuel, afin de garantir que ni ses informations ni ses programme ne soient contrôlés par le pouvoir exécutif.

La première condition d'une presse privée indépendante: l'information n'est pas un simple objet de consommation. Elle a un coût certain que paient ceux qui l'ont découverte, rédigée et soumise aux tests de véracité. Il serait illusoire de demander une gratuité complète de celle-ci tout en exigeant qu'elle soit objective. L'exception qui confirme cette règle, les journaux soi disant « gratuits » distribués à la sortie des axes de transports en commun, qui préfèrent illustrer des plages de publicité par des informations raccourcies, brèves et souvent sans intérêt. Traiter l'information de marchandise signifie lui donner de l’importance si et seulement si elle a une valeur marchande pour les annonceurs. Elle s'adresse aux consommateurs, accessoirement aux citoyens. Et si cela est le cas, celui qui fournit l'information n'est qu'un simple fournisseur de services dont l'existence ne dépend que des forces du marché. Cela efface tout droit moral du journaliste sur cette information et porte un coup décisif à la déontologie d'une profession qui s'est fait le chantre de la liberté de pensée dans notre monde. Le critère de vérité devient relatif: tout est alors « publiable » : les calomnies autant que les rumeurs les plus invraisemblables. Le Royaume-Uni qui a une très large définition de la liberté d'expression, souffre encore de la presse à scandales d'un certain M. Murdoch. En République de Macédoine comme d'autres pays, cette déontologie a eu beaucoup de mal à s'installer dans un milieu où la précarité est partout. Cela fait des journalistes des personnes plus vulnérables et plus sujettes à influence de ceux qui les payent, surtout que la sanction judiciaire véritable est rare.

La deuxième condition pour des médias indépendants: s'assurer que même si le jeu de l'offre et la demande existe chez les opérateurs privés, il ne soit pas détourné au profit d'intérêts autres que ceux de l'information utile, guidant le citoyen dans ses choix. Privilégier une certaine forme d'information au détriment d'une autre a toujours existé. Ce qui est inadmissible est de donner une forme biaisée de la vérité pour servir des intérêts particuliers de ceux qui les financent. On est tenté de croire qu'il est plus fréquent de trouver cet amalgame entre publicité nocive et médias dans les démocraties en transition. Cependant, chacun d'entre nous pourrait retrouver le même phénomène dans son propre pays, peu importe si ce pays est une « vieille » démocratie ou pas. Les « flirts » du Président de la République française avec une certaine presse populaire nous laissent abasourdis par le cynisme et l'opportunisme d'une certaine classe politico-entrepreneuriale et de certains journalistes mainstream qui préfèrent l'autocensure à la polémique. Les victoires électorales d'un Berlusconi grâce à ses chaînes de sport ne sont que l'illustration flagrante d'une décrépitude de la démocratie qui n'a rien à envier à certaines pratiques douteuses dans des pays où la corruption règne en maître.

Troisième condition: la préservation absolue de l’intégrité du service public de l’audiovisuel, afin de garantir une liberté rédactionnelle totale, sans immixtion du pouvoir exécutif. L'absence ou la présence de contrôle de l'Etat sur les médias est probablement l'un des tests de démocratie les plus importants qu'un Etat puisse passer. La BBC en est probablement l'exemple le plus souvent cité, bien que cette chaîne ne manque pas d'adapter sa ligne éditoriale lorsque des intérêts britanniques sont en jeu. En Macédoine, la dictature communiste de cinquante ans a instrumentalisé les médias pour propager une idéologie servant la toute puissance de l'Etat central et exercer ainsi le contrôle des masses. Elle a par conséquent légué des pratiques douteuses dans les médias nationaux et locaux et dans la formation des journalistes. Ces pratiques ne peuvent s'oublier que par une non-intervention résolue de la part des autorités et une réforme du système éducatif des journalistes.

L'indépendance n'est pas un luxe

Le premier critère peut facilement se concevoir surtout dans un pays où l'Etat perd de sa puissance politique et financière et ne peut plus exercer une vue d'ensemble sur toutes les informations diffusées. Ainsi le développement de consortia médiatiques privés semble une idée intéressante car ils pourraient compenser le manque de subventions des médias existants. La publicité dans les médias serait un mal nécessaire, et la diffusion de l'information – sans laquelle il n'existerait pas d'information – serait garantie par des acteurs privés extérieurs au système public. Ils pourraient garantir l'indépendance des journalistes et la véracité de l'information puisqu'ils ne dépendent pas directement des autorités. C'est une fausse bonne idée. Notre histoire nous démontre que si les deux premières conditions ne sont pas remplies, la préservation de l'intégrité du service public ne sera jamais garantie. Les connivences entre pouvoirs politique, économique et médiatique dans un pays sont dangereuses car elles contournent des mécanismes de contrôle citoyen et judiciaire et in fine sapent les fondements du fonctionnement démocratique des institutions publiques.

L'Etat est toujours le prédateur le plus sérieux à l'indépendance des journalistes. Tous les moyens sont bons pour limiter ou supprimer la libre pensée et son expression dans les dictatures les plus cyniques et aux gouvernements aux abois. Tuer, corrompre, emprisonner, faire pression, sont les quelques procédés des institutions qui n'ont pas développé un contrôle démocratique de la coercition légitime et une indépendance politique et financière. Tel est l'exemple récent du gouvernement moldave qui a préféré passer une émission de danse du ventre à la télévision nationale, au plus fort des émeutes du 7 avril 2009 à Chisinau. La liberté d'expression, le droit à l'information indépendante et la liberté pensée sont autant d'acquis de nos sociétés démocratiques qu'il est difficile de concevoir qu'il n'existe que peu de mécanismes de première alerte. Outre Reporters sans Frontières, la Fédération européenne des journalistes, fédérations syndicales nationales, rédactions régionales et journalistes indépendants, s'élèvent de plus en plus souvent contre la relation encore plus étroite entre le monde des journalistes, celui des affaires et celui de la politique. Ces voix ne sont pas assez fortes pour que ce triptyque soit porté sur la place publique et génère une prise de conscience de la part du public.

Gardons cependant l'espoir car des gestes simples peuvent sauver : signer l'Appel de la colline en France est un acte de citoyen responsable « libre dans ses choix et autonome dans ses décisions »; arrêter de penser que vous êtes informés en lisant les journaux gratuits, arrêter de les lire tout simplement. Pour notre journaliste vedette, la lutte sera plus difficile car elle aura à se battre pour l’un de ses droits fondamentaux. Elle devra s’affranchir de ses mauvaises fréquentations, aller à l’encontre d’un système profondément ancré dans la société macédonienne, bénéficiant de soutien solide dans toutes les couches sociales. Quelle que chose me dit qu’elle n’est pas la seule dans cette situation et qu’elle veut pousser la rébellion à bout. Qu’elle devienne le changement qu’elle veut voir dans notre monde.

Toute ressemblance a des faits réels est intentionnelle. Se reconnaîtra qui le voudra.

(Photo: flickR/israael)