Matteo Salvini : le requin de l'extrême droite italienne 

Article publié le 24 novembre 2014
Article publié le 24 novembre 2014

Qui est donc Matteo Salvini, dernier venu dans le débat public italien dont il est déjà l'un des ténors ? Coup de projecteur sur l'un des personnages du moment qui se dessine à gros traits.

Depuis un mois, on ne parle plus que de lui. Dans un pays irrémédiablement acquis à la cause des ténors des médias, il y a un autre Matteo, l'alter ego du président du Conseil. Les siens l'appellent « Matteo le bon » ou bien simplement « Capitaine », pour le différencier de celui qui a grandi à Rignano sull'Arno. Matteo Maria Salvini, 41 ans, est le dernier produit de l'idéologie léguiste ou, pour simplifier, le fils spirituel du marketing politico-électoral moderne. Depuis qu'il a remporté les primaires de la Ligue du Nord en décembre 2013, il n'a cessé de récupérer le terrain perdu à la suite des scandales qui ont impliqué la famille Bossi, le trésorier Belsito et le « cercle magique ». Aujourd'hui, la Ligue dépasse les 10 % talonnant ainsi un Berlusconi plus inquiet que jamais.

Né à Milan, capitale du mythe padaniste, nourri au pain et au militantisme au cours de son cursus de parfait petit léguiste, Salvini n'est pas sorti du chapeau au hasard d'un épisode médiatique. Qui se souvient de la vidéo où le nouveau député européen célébrait son entrée à Bruxelles bière à la main, avec un chant sur les napolitains politiquement incorrect ?

Matteo Salvini à Bruxelles. Du pain et des jeux.

Depuis 2009, la trajectoire ascendante de l'arriviste en chemise verte ne s'est jamais arrêtée, grâce à une escalade de provocations et d'apparitions sur les plateaux des talk show à l'italienne, jusqu'à le classer parmi les trois personnalités politiques les plus appréciées, aux dépens de Renzi. Mais comment décrire Matteo Salvini à un étranger ? On pourrait simplement se contenter de commenter avec style sa petite biographie, comme le fait n'importe quel jeu télévisé pour ses candidats.

«L'euro est un crime contre l'humanité»

« Matteo est né à Milan, où il vit encore aujourd'hui, le 9 mars 1973. » De la génération des Rottamatori (série télé italienne, ndlt.), il se lance, comme beaucoup, dans la politique dès sa première moustache. Quand il démissionne en 2013 du Conseil municipal de Milan, dont il était le chef et où il siégeait depuis 1993, même le maire, Giuliano Pisapia son supposé ennemi, aurait dit « Matteo nous manquera...» « Il est diplômé du Lycée classique Manzoni et a fréquenté (pendant de nombreuses années) la faculté d'histoire de l'Université de Milan s'arrêtant, avec grand regret, alors qu'il ne lui restait que 5 examens à passer avant d'être diplômé », a ajouté le maire de Milan. Les années en trop sont au nombre de 16, tant et si bien qu'en 2008, Salvini aurait déclaré que la Padanie Libre passait avant son diplôme. Il ne sera probablement jamais diplômé, parce que sa Ligue ne parle plus de séparation mais cherche au contraire à se développer dans le Sud, qui est désormais devenu un bassin d'électeurs « en colère », et non plus un parasite. Le « Carosse », comme on surnomme le parti populiste italien, a ainsi quitté ses sacrosaintes vallées du Po pour rejoindre Tor Sapienza, un quartier défavorisé de la banlieue romaine révoltés contre les immigrés. Tout en changeant d'ennemi : on ne parle plus de « la Rome voleuse » mais de Bruxelles et des banquiers de l'euro. Oui, la monnaie unique est un « crime contre l'humanité », un évangile apocryphe selon Matteo. Ce qui était le mal absolu pour une partie de l'électorat est devenu la source de tous les problèmes du pays. 

Hamburgers et de tortellinis à la citrouille

Ses partisans l'aiment parce qu'ils parlent des problèmes du « vrai pays » sans langue de bois ni fioritures, avec simplicité et une puissance aussi évocatrice qu'émotive digne des tribuns populistes. Certains observateurs notent également quelques accents de ce qu'on pourrait appeler « le nouveau marxisme » qui se préoccupe du travail et des besoins des Italiens et non pas des techniques de caste. Une orientation sociale qui ne dépasse pas pour autant le principe de préférence nationale, un concept emprunté à l'idole de Matteo et dont il collectionne les posters et les figurines dans son panthéon secret : Marine Le Pen. Et pourtant, comme certains de ses collègues, Salvini semble avoir (même brièvement) connu le dur monde du travail.

« C'est un journaliste professionnel, contributeur régulier pour Radio Padania, dont il est le directeur depuis 1999 ... À 18 ans, son premier job fut livreur de pizzas à domicile. Puis il travailla pendant plusieurs mois à la Galerie de Burghy à Milan à côté d'autres petits boulots destinés à payer ses études et ses vacances. » Mis à part la reconnaissance professionnelle d'un journal de parti en passe d'être abandonné, le bon Matteo et son double menton confessent une passion pour les hamburgers et les tortellinis à la citrouille.

Il parle de lui à la troisième personne

« Depuis 2009, il est député européen. » La précision est intéressante, il fait non seulement partie du « groupe d'amis » eurosceptiques et nationalistes dirigés par le FN, mais en plus, il est à Bruxelles avec comme objectif de changer l'Europe (comprendre : la détruire). Seuls quelques collègues l'ont vu dans l'hémicycle. En fait Matteo est un citoyen du monde, à la frontière entre l'humain et le divin. En plus d'être eurodéputé - il a parcouru les rues de Milan pour reccueillir des signatures pour référendum contre la loi Fornero ou l'immigration clandestine - Salvini était à Bologne pour l'expulsion d'un camp de Roms mais aussi en Écosse à l'occasion du référendum sur l'indépendance. En fait, il est là où sont les projecteurs.

Matteo Salvini au Parlement européen. Filmé, forcément.

« Il est souvent invité à la radio ou à la télévision (gratuitement bien sûr) et il essaie toujours de ne rien dire de banal ou de prévisible ! », parle-t-il de lui sur son site, à la troisième personne. « L'ordre du jour de Matteo » ressemble à celui d'un acteur nominé aux Oscars ou à celui d'un président des États-Unis fraîchement élu. Il est en campagne électorale permanente. Tout le monde se l'arrache, parce qu'il fait monter les audiences et colle à l'écran autant ses partisans qui pensent avoir trouvé le Messie que ses détracteurs qui le haïssent. Par exemple, entre le 11 et le 18 novembre, à la veille des élections régionales en Émilie-Romagne, il est apparu dans pas moins de sept émissions.

Et il n'y a pas un coin de l'écran ou de la télévision où le tribun aux pulls molletonnés et aux boucles d'oreilles n'apparaît pas. Ce n'est rien comparé à Internet. Sur le Net, la présence du secrétaire de la Ligue est virale, orchestrée avec maestria et inscrite sur le long terme. Les statuts Facebook qui lui sont attribués continue de condenser en quelques mots simples toute la colère, la peur, les instincts les plus bas et les moins rationnels d'une partie des électeurs qui se sont réfugiés dans les paroles violentes de Beppe Grillo et qui n'hésitent pas à vomir sur le Net une profusion de commentaires admiratifs, mais aussi de colère, de cyberintimidation quand ce n'est pas des réminiscences du fascisme. Sa page personnelle est sur le point d'exploser et, entre « l'analyse sociologique » et les provocations, son trafic augmente de façon exponentielle. Sa maxime tient en 5 mots : « il suffit qu'on parle de moi. »

Dans une période où la crise est plus féroce que jamais, où un « monopenseur » comme Renzi  domine l'opinion publique bien-pensante, alors que le M5S (Mouvement 5 étoiles, ndlr) est en pleine crise de leadership et que la droite post-Berlusconi est tout bonnement inexistante, le chef de file de la Ligue est prêt à se jeter sur le vide politique tel un requin et à occuper la place que les circonstances lui ont généréusement accordé. Jusqu'à aujourd'hui, machiavéliquement parlant, il n'a pas manqué un seul coup.