Matteo Garrone : le cœur, la tête et la bite

Article publié le 9 juillet 2015

Géants, rois, monstres, princesses, enchantements : le dernier Peter Jackson ? Non, pas du tout ! Le metteur en scène de Gomorra nous fait découvrir un nouveau type de... Reality !

Matteo Garrone et le Festival de Cannes entretiennent une longue histoire d’amour. Après le Grand Prix pour Gomorra (2008) et Reality (2012), en 2015, ce nouveau-néoréaliste qui a fait fondre le cœur des plus acharnés critiques nostalgiques de la « ciné-vérité », et qui ne rentrera pas dans l’histoire à cause de sa capacité affabulatrice (souvent, on lui pose des questions, sans en recevoir la moindre réponse), fait son come-back sur la croisette. Les critiques bobo-gaucho auront surement un infarctus, car Matteo a cette fois-ci employé un casting hollywoodien, paraît-il – horreur, le capital ! D’autant plus que le film ne s’exprime plus avec des sons gutturaux de la banlieue napolitaine, mais en langue anglaise – bon sang ! Cerise sur le gâteau : il s’appelle Tale of Tales et il est tiré d’une anthologie de contes napolitains, rédigés par Giambattista Basile au 17ème siècle. Images de synthèse, lieux de tournage somptueux entre la Sicile et les Pouilles. Comme prévu, l’attention de la conférence de presse cannoise s’est concentrée sur le changement de style du réalisateur romain plutôt que sur le film en lui-même. Réponse faussement sibylline de Garrone, (on soupçonne une mauvaise plaidoirie de sa cause) : « Vous devez regarder ce film, non pas avec le cerveau, mais avec le cœur ; laissez vous emporter. »

On relève le défi. Finalement cet article défendra le film de Garrone mieux qu’il ne l’ait fait lui-même.

Pour saisir Le Conte des contes, on doit supposer un inversement de perspective et adopter la clé de l’allégorie : du corrélatif objectif comme le dirait T.S. Eliot. Cela rétablirait d’emblée la connexion avec la réalité, manquant au film apparemment.

Trois règnes aux noms disneyens – on s’en fout – avec des souverains atteints de manies. La reine de Selvascura (Salma Hayek) est obsédée par le désir de devenir mère, à tel point qu’elle sacrifie son époux, mange le cœur sanglant d’un monstre marin et empêche son fils unique, une fois qu’elle est tombée enceinte et que le petit a grandi, de pouvoir fréquenter librement son ami. Cet amour étouffant, monstrueux, ne rappelle-t-il pas l’hyper protection égoïste et morbide de certains parents, au cœur déformé et hypertrophié qui privent leurs enfants de toute liberté ? 

Le roi d’Altomonte (Toby Jones) préfère élever une puce, en secret qu’écouter sincèrement sa fille. A la mort de la puce – qui atteint les dimensions d’un poney – le roi accepte de faire marier l’insistante princesse en organisant un tournoi. Le champion destiné à épouser la jeune fille est un affreux géant qui emmène de force la princesse dans les montagnes. Têtue, la princesse met en œuvre mille escamotages pour s’échapper à la tyrannie de son époux, non sans maints sacrifices. La tête du géant sera la récompense que la fille du roi ramènera à son père, en signe de réciproque rédemption. Combien de pères modernes perdent-ils leur tête pour des puces et des portables dernier-cri ? N’y a-t-il pas, peut-être, également, des géants-pédophiles prêts à mille ruses pour envoler vos enfants ?

Vincent Cassel joue – non loin de son vrai personnage – le souverain de Roccaforte, obsédé par le sexe et la volupté. Son unique préoccupation : le cul. Tombé dans un piège tendu par deux vieilles filles célibataires, il en marie une, qui, sous le coup d’un sort magique, se transforme en créature magnifique.

Le conte de Roccaforte, imprégné du leitmotiv de la vanitas, est celui qui synthétise le mieux la dimension picturale, luministe – entre Caravage et Rembrandt – que Garrone déploie dans son grand spectacle. La contemporanéité de cet épisode est aussi bien plus éclatante : combien de femmes sont prêtes à mille et une bricoles pour regagner la jeunesse perdue, à l’aide de sorts des crèmes, botox et thérapies ? Combien d’érotomanes surfent sur le web, les Tinder et les Meetic, à la recherche d’un oasis rafraichissant pour leur membre torride ?

Les métamorphoses étant aussi contenu que forme : ce Tale of Tales a une liaison indéniable avec la réalité, peut-être camouflée. En tous cas, le film nous invite à mieux connaître le réel et en faire l’expérience, par les différentes voies de la perception. Tête, cœur ou bite ?