Mathias Cardet, rencontre avec « un baisé du rap »

Article publié le 22 mars 2013
Article publié le 22 mars 2013
Pour certains, le rap était juste le moyen de légitimer sa consommation de weed ou le port du survêt dans la chaussette. Pour d’autres, le genre représente toujours une échappatoire dans un monde de plus en plus désenchanté. Mais un bouquin intitulé L’Effroyable imposture du rap compte bien rendre au hip-hop ce qu’il a toujours prétendu donner. Pardon, vendre.
Rencontre avec l’auteur, Mathias Cardet.

Le 4 février dernier, soit le jour de la sortie de son album, le rappeur français La Fouine se faisait mitrailler au Long Rifle 22, en pleine nuit, dans une bourgade tranquille du Val-de-Marne. Si le MC-barbichette s’en est sorti indemne, les enquêteurs n’ont pas tardé à rapprocher Booba, autre rappeur testarossa, de la liste des suspects tant les deux beat-boys crachent leur haine réciproque depuis des mois via chaines YouTube interposées.

Le loup et la belette ?

HIP-achoppé

Bienvenue en France, premier pays du rap-game en Europe, où à en juger par le nombre de vues (avoisinant le million), « même les mémés aiment la castagne ». Depuis quelques mois, les principaux dépositaires du clash en rime se livrent à une bataille rangée qui a donc pour triste fin les balles et l’abrutissement des auditeurs. Ce qui est marrant, c’est que La Fouine et Booba habitent le même immeuble, à Miami. Ce qui l’est moins, c’est que le pays s’en est ému et que les esprits réac’ n’attendaient que ça pour recycler leur croisade anti-racaille. Cela dit, un homme n’a pas attendu l’issue pathétique d’un clash pour saborder le rap français. Pour l’auteur de L’Effroyable imposture du rap, Mathias Cardet (pseudonyme), la tentative d’assassinat sur La Fouine est d’ailleurs un gros fake.

« Le rap vient d'en-haut »

Dans la moiteur d’un café parisien du 10ème arrondissement, Mathias Cardet sirote un café allongé en arrêtant souvent sa tasse au bord des lèvres pour mieux la reposer. Et reprendre : « le clash entre Booba et la Fouine, c’est uniquement du marketing. » Qu’importe son avis, des millions de jeunes peuvent aisément dégoiser sur la battle qui fait vivre (exister ?) les deux MC. Mais ce Français d’origine sénégalaise de 35 ans estime avoir « la légitimité du pointé ». Mathias a écouté du rap. Beaucoup. Du coup, il en a tiré un livre de 190 pages, publié le 21 février dernier, qui mêle histoire, sociologie et mauvaise humeur.

Mathias est un « baisé du rap ». « C’est un peu comme l’analogie du crapaud que tu chauffes dans une casserole. Le mal a été progressif », dit-il devant son café froid. « Le premier truc qui m’a fait chier c’était les mecs qui se la jouaient gangsters, cope-killers, mais qu’on retrouvait juste après dans Les Experts », poursuit-il. Nous sommes à la toute fin des années 90, et Mathias encore jeune fan de hip-hop rumine ses impressions. Très vite, en militant politiquement au sein de la gauche et en parcourant toute une littérature communiste, il se rend compte que le hip-hop et tout ce qu’il entend véhiculer est une vaste fumisterie.

Run DMC, NTM et Jean-Paul Gauthier

« Un bon rappeur est un rappeur qui arrête »

C’est l’une des raisons pour lesquelles L’Effroyable imposture du rap s’applique à dresser une histoire du rap (qui débute dans les années 60 aux États-Unis), bien évidemment loin de celle que les amoureux du genre se seraient laissés conter. « L’ultime imposture du rap réside dans un slogan publicitaire que les premiers rappeurs portaient en bandoulière et qui se voulait émancipateur : ‘le rap est fait par le peuple pour le peuple’. C’est une escroquerie et aujourd’hui je peux dire grosso modo que le rap vient d’en haut. » Ne vous attendez pas à lire un glossaire du rap indé, l’auteur a toujours voulu colliger ses 5 années de recherches dans un livre politique. Publié par la maison d’édition du sulfureux essayiste français Alain Soral, le bouquin tombe dans un paradigme anticapitaliste manifeste au sein duquel l’outil rap, ses chaines en or et ses belles bagnoles, se fait automatiquement dézinguer. « Je suis contre l’ultra-libéralisme et l’idéologie rap le soutient », précise Cardet. « En démasquant l’imposture du rap, je voulais dire aux gens arrêtez de voir l’argent comme une fin en soi. J’ai grandi en banlieue et je sais qu’on n’a pas de thunes pour avoir ce que les mecs prônent ! »

En balançant pêle-mêle que Run DMC était la vitrine d’Adidas ou que les premiers clips de NTM étaient sponsorisés par Jean-Paul Gauthier, l'auteur entend démontrer qu’à aucun moment le rap n’a permis l’émancipation sociale (voire culturelle) des quartiers populaires français et américains. Récupéré dès le début par « une certaine gauche branchouille avant-gardiste », le hip-hop aurait même tué dans l’œuf toutes formes de revendications contre les ségrégations raciales entamées aux États-Unis par le mouvement des droits civiques. Par l’entregent de « parrains » plus motivés par le beurre que par les beats, le rappeur aux dents en or n’aurait servi qu’à vendre t-shirts et rimes en carton pour mieux détourner la jeunesse de « la lutte ». Aux States, ils s’appellent Lyor Cohen (ancien directeur du groupe Warner Music) ou Steve Rifkind (fondateur de Loud Records) et symbolisent pour Cardet, « les vrais théoriciens du rap. Ceux qui ont compris que c’était un moyen d’accéder aux vraies affaires ».

Aujourd’hui, conclut Cardet, « un bon rappeur est un rappeur qui arrête. Mais comme ce n’est pas possible, il faut voir le rap comme un simple divertissement ». Catatonique pour les puristes et certes clivé politiquement, il n’en demeure pas moins que L’Effroyable imposture du rap ébranle drôlement bien la sincérité d’une partie – minoritaire mais extrêmement visible (Booba, Jay-Z, Kanye West…) - de nos amis à casquette qui n’avait, de toute façon, jamais été vraiment questionnée. 

Photos : Une et texte © courtoisie de la page Facebook officielle de L'Effroyable imposture du rap sauf Booba/LaFouine © Adrien LeCoarer ; Vidéo (cc) prouzzer/YouTube