Mashrou' Leila : «Les médias banalisent le monde arabe»

Article publié le 31 mars 2015
Article publié le 31 mars 2015

De « voix du Printemps arabe » à « porte-parole de la cause LGBT » au Moyen-Orient, nombreuses sont les étiquettes attribuées à Mashrou'Leila. Mais où est le vrai dans tout ça ? Entretien au-delà des stéréotypes avec le groupe pop le plus célèbre de Beyrouth.

C'est dans le calme et sans se presser que les membres de Mashrou' Leila rejoignent la salle de presse, les yeux levés vers le ciel pour admirer le plafond du Palazzo Graneri della Roccia. Tous de noir vêtus, ils semblent en admiration devant le lieu qui les accueille, tels des élèves en voyage scolaire. Pourtant, la vraie attraction, c'est bel et bien leur présence. La salle de presse est noire de monde. Et pour cause, ils forment l'un des groupes les plus connus du Moyen-Orient.

Comment en sont-ils arrivés là ? En 2008, trois étudiants de l'Université Américaine de Beyrouth (AUB) fondent un groupe de musique, mais il leur manque une voix. Ils organisent alors un casting au cours duquel Hamed Sinno (chanteur et leader) écrase la concurrence : le groupe était presque au complet. La côte de popularité de Mashrou' Leila (« projet d'une nuit » en français) monte en flèche grâce à une stratégie de crowdfunding sans faille et à l'irruption d'Internet dans l'industrie musicale. En six ans, ils enregistrent trois albums : Mashrou' Leila (2009), El Hal Romancy (2011) et Raasük (2014).

Au Cercle des lecteurs de Turin, c'est bien Hamed qui prend la parole pour raconter l'histoire du groupe et répondre aux questions du public. Les autres membres complètent chacun à leur tour ses réponses comme s'il s'agissait d'une chanson. De temps à autre, l'un d'eux rit dans sa barbe, comme s'il voulait dédramatiser le sérieux de la voix d'Hamed.

Une question de langue lingua

Les Mashrou' Leila ont décidé dès le départ de chanter en arabe (écoutez donc la superbe reprise de « Get Lucky » avec Nile Rodgers). Pourtant comme le raconte Hamed, « quand nous étions à l'AUB, nous parlions mieux l'italien et le français ». Comment alors s'explique leur choix ? « Dans les sociétés post-coloniales, la langue que l'on parle dépend de l'origine sociale et du passé du pays dans lequel on habite », explique Hamed avant d'ajouter : « Choisir de chanter en arabe était une conséquence : nous ne voulions pas représenter une élite ». Haig Papazian (violon) se souvient que lorsqu'il était enfant « il était impossible d'écouter des chansons arabes qui touchaient à des sujets politiquement controversés ». S'agit-il d'une pure et simple stratégie révolutionnaire tout droit sortie des bureaux ? « Ce serait hypocrite de notre part de répondre oui à cette question, confesse Hamed. Nous l'avons d'abord fait pour nous. Nous voulions surtout parler aux gens de notre pays. Nous ne pensions pas toucher un marché international. » Ibrahim Badr (basse) ajoute pour sa part que « le son était tout simplement parfait ».

Au-delà des étiquettes

Peu importe. Aux yeux des médias, les Mashrou' Leila sont devenus « la voix du Printemps arabe ». Qu'en pensent-ils ? Pour le savoir, regardez la vidéo (sous-titrée en italien, ndlr).

Crédit photo (ordre d'apparition à l'écran) : Saleem Al Homsi, Shakeeb Al Jabri, Chris Belsten, Caruso Pinguin, Bundniss 90 Die Grunen, Al Hussainy Mohamed.

Les comparaisons entre Hamed et Freddy Mercury sont vite tirées. Pourquoi ? Comme le leader de Queen, il a une grande voix et est homosexuel. Grâce entre autre à leur chanson « Shim El Yasmine »,  le groupe a été décrit comme le porte-parole de la cause LGBT dans le monde arabe, une autre étiquette qui colle bien à Hamed. « Nos textes parlent de conflits de différentes natures : politiques, de classe, en passant par ceux à caractère religieux jusqu'à ceux, plus intimes, qui concernent l'individu lui-même », affirme-t-il.

Mais les responsabilités sont aujourd'hui plus grandes. C'est comme si une génération entière était pendue à leur cou. Hamed tente de dédramatiser et fais les yeux doux à l'assistance : « Oui, nous avons un public magnifique, tout comme à Turin ce soir ». Haig explique que « leurs chansons s'inscrivent dans la tradition artistique du "réalisme social" arabe qui s'est développé au début du 20e siècle ». « Ils ne les ont simplement jamais passés à la radio », continue-t-il. Et c'est aussi pour ça qu'Hamed peine à jouer avec les mots : « En fin de compte, notre public est le même qu'il y a cinquante ans ».

La tête dans les airs mais les pieds bien sur terre

Les garçons Mashrou' Leila pointent surtout du doigt les médias - qu'ils soient occidentaux ou arabes - quand ils évoquent les étiquettes qui leur sont affublées. Et s'ils admirent « l’efficacité des infrastructures publiques et le soin apporté au patrimoine culturel rencontré le long des rues » en Europe, ils accusent également notre continent « de simplifier le monde arabe et sa population ». Cette fois-ci, c'est au tour d'Haig de glisser une blague pour détendre l'atmosphère : « Une fois ils nous ont fait jouer dans une tente dans laquelle ils avaient installés un tapis volant » - personne ne peut retenir ses rires dans la salle. Ils sont tous d'accord sur un point : « Il y a six ans, aucun d'entre nous ne serait attendu à autant de succès ». On demande alors s'ils ont encore des objectifs à accomplir.  « On aimerait bien jouer en Syrie et en Palestine », confient-ils. Dans la salle, les applaudissements se font retentir.

Dans le fond, la métaphore du tapis volant leur va bien : d'un côté les Mashrou'Leila savent ce qu'il faut pour faire rêver et voler son public. De l'autre, ils doivent rester les pieds bien sur terre pour ne pas se faire écraser sous le poids des stéréotypes. 

Écouter : Mashrou' Leila - Raasük (MDC/2014)