Mashrou Leila : du parler-gay à Amman

Article publié le 2 octobre 2012
Article publié le 2 octobre 2012
Partisans de la métempsychose, tendez l’oreille : à ce concert vous auriez pu jurer que Freddie Mercury s’était réincarné en Hamed Sinno, le chanteur étoile charismatique et ouvertement gay du groupe indé libanais Mashrou Leila. Si on traduisait littéralement de l’arabe le nom de ce groupe (constitué de sept musiciens de Beyrouth), ça donnerait « un projet du jour au lendemain ».

Soir frisquet dans l’amphithéâtre romain d’Amman. Hamed Sinno règne en maître sur la scène, comme si c’était son studio privé. Passionnément, il chante. Il crée une sensation d’intimité avec chaque membre du public, à mesure que sa voix envoûtante monte ou descend les octaves sans effort. Toute sa personne dégage une attitude de showman qu’on croyait quasiment disparue.

Sinno est ouvertement gay, et les paroles de Mashrou Leila abordent tous les tabous imaginables : l’homosexualité et le fait de devoir la cacher, le sexe avant le mariage, les relations entre personnes de religion différente, sans compter les mouvements de protestation politiques et religieux. Le groupe n’a pas peur d’utiliser des mots crus. Dans une société très traditionnelle, macho et homophobe, qui nie l’existence même des gays, la jeunesse arabe LGBT (lesbiennes, gays, bi- et trans) attend depuis longtemps d’entendre une voix comme celle-ci. Pas étonnant que Mashrou Leila soit devenu, malgré leur existence récente et seulement deux albums, un groupe mondialement connu, qui se produit aussi bien en Europe que dans les pays arabes.

Sinno-centré

Toutefois, la présence scénique de Sinno est loin d’expliquer entièrement le phénomène Mashrou Leila. Le groupe s’est formé après que les membres se sont rencontrés à l’université américaine de Beyrouth. Ils associent les guitares électriques et les claviers à des sonorités de violon traditionnel, si bien que c’est un son ni franchement oriental, ni franchement moderne, que l’on pourrait comparer au rock des Balkans si populaire en Europe il y a quelques années. En tout cas, ce n’est ni un groupe de musiciens en smoking qui joue aux mariages, ni un groupe pop superficiel – les deux images dominantes dans la musique arabe actuelle.

3000 personnes dans l’amphithéâtre romain : on ne voit pas ça tous les jours dans la capitale jordanienne. La vie publique, là-bas, est une affaire d’hommes. En vous promenant dans le centre ville d’Amman, si vous croisez une femme sur cent individus, estimez-vous heureux. Et si vous en voyez une, elle sera invariablement voilée de la tête aux pieds. Les règles de la pudeur en Jordanie stipulent qu’une femme qui sort doit être vêtue convenablement : les pantalons et les jupes doivent être longs, les hauts couvrir les épaules, le thorax et les coudes, hors de question de porter quoi que ce soit de moulant. Le corps féminin ne doit pas être exposé aux yeux de tous, pour les habitantes comme pour les touristes. Mais derrière les murs épais du théâtre, c’est un autre monde, où l’on aperçoit juste quelques hijabs au milieu des décolletés et des jeans bien serrés. Le public de Mashrou Leila est aussi moderne et rebelle que le groupe lui-même et ne boude pas son plaisir quand il s’agit de reprendre les paroles en chœur. Le titre « Shim el-Yasmin » (« Sens le parfum du jasmin »), ballade sentimentale qui parle d’une séparation dans un couple gay dont l’un des membres choisit une vie bien rangée avec femme et enfants, devient un slow pour couples homosexuels.

Un after israelo-palestinien 

« Nous resterons en alerte pendant le concert de Mashrou Leila. C’est pourquoi nous vous demandons de tenir parole et d’exclure les sionistes de notre événement culturel et de notre pays. »

C’est la deuxième année consécutive que Chady Baddarni, un Palestinien de Tel-Aviv de 23 ans, supervise l’organisation d’un voyage à Amman pour voir son groupe adoré en concert. Au départ, l’idée était de voir Mashrou Leila en live avec quelques amis, mais au final ce sont des dizaines de jeunes, Palestiniens et Israéliens, qui voyagent par bus entiers pour passer un weekend dans la capitale jordanienne. Cette année un « after » israélo-palestinien est même prévu dans l’une des rares boîtes d’Amman, Seventh Heaven. Cependant, comme souvent au Moyen-Orient, la musique n’est jamais uniquement musicale. Une semaine avant le voyage, le mouvement populaire de boycott jordanien a posté sur Facebook une lettre adressée aux organisateurs de cet after et à Baddarni personnellement, mêlant opposition politique, racisme et menaces explicites des participants. Extrait : « Nous ne pouvons pas exprimer assez fermement notre opposition catégorique à toute forme d’activité de normalisation politique ou culturelle avec le prétendu État d’Israël, dans la mesure où celle-ci facilite la visite ou la participation d’individus sionistes à toute manifestation culturelle organisée ici en Jordanie (…) ce qui est totalement inacceptable. Malgré votre confirmation et celle de votre associé ici à Amman que l’événement que vous organisez ne comptera aucun sioniste parmi ses rangs (par sionistes nous entendons tous ceux qui ont la nationalité israélienne et ne sont pas arabes), nous sommes particulièrement vigilants sur les manifestations culturelles à Amman et nous resterons en alerte pendant le concert de Mashrou Leila. C’est pourquoi nous vous demandons de tenir parole et d’exclure les sionistes de notre événement culturel et de notre pays. »

« En deux mots : des brutes racistes » a répondu Baddarni, lui-même activiste palestinien. « C’est une contradiction flagrante des consignes du mouvement BCS (Boycotts, Cessions et Sanctions) et un coup quasi-mortel porté aux immenses efforts de ce mouvement pour faire la distinction entre les boycotts "individuels" et "institutionnels". Le but n’est pas seulement de vaincre le sionisme mais aussi de construire un avenir après. » Et donc, une semaine plus tard, me voici dans l’amphithéâtre romain, respirant l’air du désert avec les 111 autres jeunes venus avec Baddarni, dont 29 sont juifs comme moi. La journée a été longue, j’ai arpenté la ville couverte de la tête au pied malgré le soleil brûlant. Je retrousse mes manches courtes et me laisse emporter par la voix sublime de Sinno.

Photos : © Mashrou' Leila Facebook pag  (courtoisie de © AB)