Marseille et l'art de rue européen : la cité va craquer

Article publié le 23 octobre 2017
Article publié le 23 octobre 2017

Une fois par an, lors du festival Travellings, l’art européen investit le quartier des Aygalades de Marseille. Plongée dans cette correspondance unique entre artistes de rue et habitants de quartiers populaires. 

La nuit tombe à peine quand nous traversons le tunnel de l’autoroute A7, dans une cité marseillaise. Ce soir de septembre, nous avançons dans le noir complet vers le petit parc où doit se tenir un spectacle, organisé dans le cadre d’un festival consacré aux arts de rue. Devant nous : Maxime, une des personnes en charge de l'évènement, chemine, une torche à la main. Il a la tchatche. Ce n’est pas souvent que des touristes ou autres curieux se perdent au sein d'un des « quartiers prioritaires » de Marseille : les Aygalades. S'ils le font parfois, c'est pour se rendre au festival européen, Travellings.

Une fois par an, le festival investit la Cité des arts et de la rue aux Aygalades, ce quartier situé dans le 15ème arrondissement de Marseille, parmi ce qu'on appelle « les quartiers Nord », pour désigner les endroits supposément sulfureux de la deuxième commune de France. Les Aygalades, ce sont d’abord d'affreux blocs d’habitation  jaune-ocre, des HLM, l’autoroute A7 qui sépare le quartier en deux, comme un mini-mur de Berlin. Mais les Aygalades, ce sont aussi des enfants curieux, des histoires de familles immigrées, des jeunes comme Nas' et Ryan qui fument en rêvant d’une carrière dans le rap, un tas de linge étendu et des curieux qui passent la tête hors de leurs fenêtres quand ils voient débarquer la petite meute de jeunes et moins jeunes venue du centre-ville, tote bag arty-hipster à l'épaule.

En 2017, la quatrième édition de Travellings, rendez-vous européen de Lieux publics, a de nouveau invité divers artistes européens aux Aygalades associant les habitants de Marseille aux artistes du Vieux Continent, soutenus par la plateforme In Situ. Un Italien (Marco Barotti) qui capte les ondes des smartphones avec des oiseaux androïdes, une Bulgare (Veronika Tzekova) qui organise un match de foot à 4 équipes au stade de l’Oasis dans ce quartier dont elle n’arrive pas « vraiment à prononcer le nom », un « story-teller » grec (Alexandros Mistriotis) qui lit des poésies franco-grecques devant un coucher de soleil, avec les HLM comme ligne d’horizon. Le décor est posé, l’ambiance souvent magique des contrastes s’installe également quand les danseurs de la compagnie autrichienne de Liquid Loft mettent en scène les langues européennes enregistrées (Foreign Tongues) sur la grande esplanade de la cité des arts. C’est une rencontre intime. On se connaît entre artistes et festivaliers. Le soir, à la buvette de l’entrée de la cité, un grand bus retourné accueille le public. On y écluse des bières et savoure un dîner fait-maison avant de se joindre au prochain spectacle.

Au parc ce soir, c’est un peu le bordel. Un grand nid en paille a été installé en plein milieu d’une aire de jeu. C’est là où les danseurs de la compagnie parisienne ADHOK vont présenter leur spectacle Immortels (Le Nid et L’Envol) qui interroge la façon d’être jeune en 2017. Parmi les spectateurs ? Des enfants de tout âge qui proposent des chips aux gens venus de loin en attendant. Ici ou là, on entend un pétard exploser. « C’est difficile, il faut s’adapter au lieu, il y avait des jeunes assez agités. On joue dans un endroit hermétique, un nid superposé, donc le moindre bruit, on ne sait pas trop d’où ça vient. C’est vrai que jouer dans des conditions comme ça, il faut s’accrocher », lance l’une des danseuses. « Il y a un truc gratifiant en même temps à jouer ici. Le théâtre de rue est social et culturel », répond un autre membre de la compagnie.

Ce soir, une fois l’aire de jeu vidée, les quelque Marseillais du centre s’installent à côté du parc pour prendre un verre de blanc à la buvette improvisée. La guirlande autour du bar diffuse une lumière agréable au milieu du néant. C’est un petit public d’initiés de gens venus de Paris jusqu’à Pristina qui y parle de spectacle et d'Europe. Malgré un léger sentiment de tourisme social, le festival Travellings est peut-être l'unique correspondance entre l’Europe et la cité des Aygalades. Encore cinq minutes, et l’heure est venue de reprendre la navette de nuit pour regagner le centre. Secoué par la conduite marseillaise et la diversité des spectacles.

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