Marre de la realpolitik

Article publié le 6 octobre 2003
Publié par la communauté
Article publié le 6 octobre 2003

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

L’intégration européenne est féconde en promesses – qui ne doivent pas être avortées.

Comme en 1957, les pères fondateurs de l'Europe se sont réunis à Rome, la ville de Romulus et de Remus, pour être témoin de la naissance d'un nouvel ordre européen. Devant eux repose la Constitution européenne, produit d’innombrables discussions et de 15 mois de négociations au sein de la Convention sur l’avenir de l'Europe. Leur tâche, comme il y a 46 ans, est historique : d'une Europe féconde en promesses, ils doivent accoucher d’une union jeune et impétueuse. Une union qui, nourrie d’attention, grandira, selon les mots d’Habermas, en une « constellation postnationale », un spectre d’états dont l’Histoire et les destins seront délicatement orchestrés sous le drapeau aux 12 étoiles.

Mais des idéaux si cosmiques s’étiolent à la rentrée dans l’atmosphère. Les négociations à Rome risquent de montrer que, même dans une supposée « constellation postnationale », le vrai centre de gravité entre les états reste la realpolitik Malgré le fait que chaque état ait été représenté à la Convention, les gouvernements font maintenant des pieds et des mains pour obtenir des modifications du texte.

Le gouvernement britannique a tracé ses lignes rouges, notamment, sur les politiques étrangère et fiscale. Les pays catholiques, et en particulier la Pologne, réclament une référence aux racines chrétiennes de l'Europe à inclure dans le traité constitutionnel. Wlodzimierz Cimoszewicz, le ministre des affaires étrangères polonais, a déclaré qu’il était « hors de question » que le traité soit adopté « tel quel ». Confronté à la tâche de mettre au monde une nouvelle entité, les pères fondateurs de l'Europe veulent savoir de qui tient l’enfant plutôt que de se pencher sur son bien-être.

(Dé)pression populaire

Comment tout cela est-il arrivé ? Quelques Euro-fédéralistes déçus considèrent cela comme un signe supplémentaire du fait que l'Europe ne peut faire confiance à ses gouvernements - les Etats membres poursuivent d’abord naturellement leurs propres buts et laissent l'intérêt européen à l’arrière plan. La conclusion en est que le futur développement de l'UE doit être retiré aux dirigeants politiques et placé dans les mains des peuples d'Europe.

Cette conclusion est évidemment défectueuse : elle néglige le fait que, dans la plupart des cas, les gouvernements recherchent de façon agressive des changements, précisément du fait de la pression de leurs électorats nationaux.

Personne ne peut douter du soutien populaire que recueillent au pays l'insistance de la Pologne sur la référence aux racines chrétiennes de l'Europe ou la position de négociation dure des Britanniques. En vérité, si aucun des deux gouvernements n’avait un électorat domestique à satisfaire, il est peu probable qu'ils seraient si obstinés.

Le problème n'est donc pas le « déficit démocratique », mais paradoxalement, le fait même que les élites européennes soient responsables devant leurs peuples, qui, tout simplement, ne partagent pas leur inspiration pour l'idéal européen. Le cœur du problème réside dans l’absence de demos européen, c’est à dire, un peuple unique partageant des valeurs et un sens du destin communs.

Comment (ou en fait « est-il possible de ») trouver une solution ? C’est la question centrale du projet européen même. Il est possible que, sur le long terme, la participation aux institutions européennes puisse installer un but commun parmi les peuples d’Europe. Pour l'instant, il y a abondance de signes contraires : le résultat récent du référendum sur l’euro en Suède, et la croissance des mouvements eurosceptiques, en sont des exemples.

Quant aux négociations à Rome, un résultat avorté n’est pas une option. L'élargissement a rendu nécessaire une nouvelle conception institutionnelle, et un accord doit être conclu. Pour chaque participant, le coût d'un échec serait plus haut que celui de l’abandon d’une quelconque demande restante sur la Constitution. Un calcul que même le plus borné des réalistes en politique étrangère peut comprendre.