Marine Le Pen et Frauke Petry : le nationalisme au féminin

Article publié le 7 juin 2016
Article publié le 7 juin 2016

En mars, le parti Alternative pour l'Allemagne a fait son entrée aux Parlements de Saxe-Anhalt, de Rhénanie-Palatinat et de Bade-Wurtemberg. En France, le Front national n'a certes remporté aucune région lors des dernières régionales, mais a obtenu un score historique. Les deux partis populistes de droite sont dirigés par des femmes. Dans quelle mesure les deux leaders se ressemblent-elles ?

Peu de temps après l'annonce des sièges obtenus par l'AfD (Alternative für Deutschland) dans trois des Parlements régionaux, les journalistes étrangers affluent devant la maison de la présidente du parti Frauke Petry. Ils sont à la recherche de la « Marine Le Pen allemande ». Pour nos correspondants, le lien entre les deux femmes semble évident : idéologiquement parlant, Frauke Petry et Marine Le Pen se situent du même côté de l'échiquier politique avec leurs valeurs de droite. Sur le plan sociétal, elles incarnent également le prototype de la femme moderne, active, capable de conjuguer carrière et vie de famille. Malgré tout, Petry s'est toujours démarquée de la candidate de premier plan du Front national français. D'après elle, la comparaison n'a pas lieu d'être. Si ce n'est qu'elles sont toutes les deux des femmes.

De prime abord, les deux femmes politiques ont en fait très peu de caractéristiques en commun. Marine le Pen aime être filmée et se veut proche du peuple. Après avoir qualifié le Salon de l'agriculture de « Salon de combat » en début d'année, elle a twitté des photos d'elle à la traite des vaches en Normandie. Et comme Le Pen a l'esprit de revanche, à la même période que les vaches, elle a aussi publié des photos de victimes de l'État islamique. Frauke Petry est plus réservée dans ses interventions médiatiques. En dehors de ses apparitions publiques avec le parti, elle recherche moins le contact direct avec la population que son homologue française. 

Marine Le Pen est la descendante d'une dynastie politique, elle a grandi dans un milieu populiste de droite dans lequel elle évolue encore aujourd'hui. Pour préparer son entrée dans l'affaire familiale qu'est le FN, elle a choisi de faire ses études de droit à la célèbre université Assas à Paris - comme sa nièce également très populaire Marion Maréchal-Le Pen

Frauke Petry n'a pas hérité d'une carrière politique toute tracée. Née à Dresde d'un père ingénieur et d'une mère chimiste, elle doit moins sa réussite à son nom de famille qu'à son ambition. Major de sa promotion, elle a obtenu un doctorat de chimie et a créé l'entreprise PURinvent System, qui fabriquait du caoutchouc pour pneus avant de faire faillite. Elle s'est lancée dans la politique en 2013, à l'âge de 38 ans.

Par ailleurs, si peu de choses coïncident dans les biographies, les leaders des deux partis marquent un virage idéologique à droite qui aujourd'hui n'est plus vraiment propre aux deux pays en bordure du Rhin, mais s'observe au contraire dans toute l'Europe. Petry et Le Pen représentent des partis politiques étroitement liés par leur succès dans les régions. Tandis que le Front national trouve traditionnellement ses électeurs dans le sud et en province, l'AfD trouve les siens surtout dans l'est de l'Allemagne.

Les deux régions sont touchées par une certaine précarité économique et un fort exode rural. Les électeurs qui vivent dans des villes comme Clausnitz ou Pierrefitte-ès-Bois se sentent délaissés par les dirigeants. Leurs craintes ? L'immigration, le recul de l'âge de la retraite, les impôts... Les Allemands ont le sentiment de se situer au bout de la chaîne des prestations sociales, de payer beaucoup d'impôts et de gagner peu. Pire encore, ils ont l'impression que ces prestations leur sont confisquées, notamment en faveur des étrangers. 

Ces discours nés de la peur, savamment exploités par les deux femmes politiques, sont de plus en plus proches face à la crise grandissante des réfugiés. Elles profitent de leur image diabolique véhiculée par les médias, qui leur permettent ainsi indirectement de bénéficier d'encore plus d'attention. Leurs paroles, selon lesquelles il faut considérer les réfugiés de guerre comme de dangereux envahisseurs, ont de ce fait une portée encore plus grande.

Tandis que Marine Le Pen a comparé l'afflux de réfugiés en Europe aux « invasions barbares de la Rome antique », Petry s'est prononcée en faveur de l'utilisation d'armes à feu aux frontières sans autre forme de procès. L'islam n'a sa place dans la société européenne ni pour Petry ni pour Le Pen. Et un dialogue constructif qui confronterait des points de vue divergents au sein de la société européenne ne semble pas être une option. L'année dernière, Le Pen a refusé à la dernière minute de participer à un débat télévisé dans l'émission « Des paroles et des actes » sur France 2. Le 24 mai de cette année, Petry a mis fin prématurément à la conversation avec le Conseil Central des musulmans au bout de 45 minutes.

Bien souvent, les deux femmes ne font qu'une en matière de politique étrangère. Leur idée-force : l'Europe doit cesser d'imposer des décisions supranationales aux peuples allemand et français. De plus en plus de citoyens apportent leur soutien à Alternative für Deutschland, tandis que le FN va plus loin en souhaitant le retrait de la France de l'UE et de la zone euro.

Cependant, on note des différences en ce qui concerne leur politique économique. Issue d'un milieu d'entrepreneurs, Petry et son parti prônent « davantage de liberté et de responsabilité individuelle au lieu de favoriser l'interventionnisme et la redistribution des richesses ». La vice-présidente de l'AfD Beatrix von Storch qualifie même le Front national de socialiste. Le parti AfD serait depuis peu prêt à exclure la France de l'alliance qui les unit, car le pays ne serait pas à la hauteur sur le plan économique. Le parti dirigé par le clan Le Pen préconise en effet la retraite à 60 ans, le protectionnisme, la nationalisation des banques ainsi que l'introduction de droits de douane afin de protéger la production française.

Malgré des traits de caractère différents, une éducation différente et des différences idéologiques, les deux femmes ont sans aucun doute une chose en commun : elles témoignent de la montée du nationalisme à l'échelle européenne. Aujourd'hui, leur électorat radical croissant devrait même trouver une place légitime dans une démocratie libérale. Frauke Petry et Marine Le Pen représentent pour leurs détracteurs l'incarnation féminine d'un paysage politique toujours plus obscur. Peut-être devrait-on s'inquiéter davantage de cette tendance que du sexe de celles qui la pérennisent.