Marinaleda, le village qui ne connait pas le chômage

Article publié le 3 avril 2014
Article publié le 3 avril 2014

Un village de 2 800 habitants tente de maintenir les vieux préceptes du socialisme. Il se trouve en Espagne, à Marinaleda. Mais que se cache-t-il derrière les paroles et les slogans ? Découverte en images d’un « non-lieu » où le chômage n’ « existe pas ». 

Ma­ri­na­leda est un en­droit uto­pique. Si l’on en croit ce qu’écrit la presse étran­gère, ce petit vil­lage d’An­da­lou­sie ne connait pas le chô­mage. Pour­tant, dans le reste du pays, ce­lui-ci at­teint des taux de 29%. Mais où se situe la li­mite entre uto­pie et réa­lité ?

Ma­ri­na­leda est une com­mune an­da­louse de 2 650 ha­bi­tants. Dans les an­nées 80, l’ac­ti­viste Juan Ma­nuel San­chez Gor­dillo – au­jour­d’hui maire du vil­lage – prend pos­ses­sion de la vaste pro­priété d’un des plus riches pro­prié­taires ter­riens de la ré­gion avec l’aide de ca­ma­rades. Ainsi naît l’ac­tuel Ma­ri­na­leda, dont l’ad­mi­nis­tra­tion met en avant un pro­jet ur­ba­niste tout par­ti­cu­lier, sur­tout dans un pays comme l’Es­pagne, où la spé­cu­la­tion im­mo­bi­lière est en grande par­tie res­pon­sable de la crise ac­tuelle.

Ici on n’achète pas une mai­son à cré­dit, on la construit soi-même. Le ter­rain est cédé gra­tui­te­ment à l’ « auto-bâ­tis­seur » et, grâce à une conven­tion si­gnée avec le gou­ver­ne­ment ré­gio­nal an­da­lou, les ma­té­riaux de construc­tion et quelques tra­vailleurs sont mis à dis­po­si­tion gra­tui­te­ment. La part men­suelle à payer pour de­ve­nir pro­prié­taire de la mai­son est de 15€. Étant donné que les mai­sons sont « auto-construites » (350 jus­qu’ici), beau­coup sont en­core à ter­mi­ner.

Notre en­quête com­mence à la Mai­rie. Le maire, Juan Ma­nuel Sánchez Gor­dillo (qui a ré­cem­ment été ac­quitté, faute de preuves, après avoir été ac­cusé d’avoir conduit une cen­taine de per­sonnes à se ré­vol­ter et à piller des biens de pre­mière né­ces­sité dans les su­per­mar­chés, nda) n’a pas sou­haité nous ren­con­trer. Nous pre­nons donc ren­dez-vous l’après-midi avec la maire-ad­jointe. Entre temps, nous nous avan­çons dans le bâ­ti­ment com­mu­nal et trou­vons une salle in­for­ma­tique pu­blique.

Un em­ployé nous ex­plique que l’en­droit n’est pas très fré­quenté. Les ha­bi­tants de ce petit vil­lage sont en grande ma­jo­rité des agri­cul­teurs et ne font pas d’études au-delà de la sco­la­rité obli­ga­toire. De plus, à Ma­ri­na­leda, on ne trouve pas de cours de for­ma­tions spé­cia­li­sées et l’en­tre­pre­na­riat n’est pas vrai­ment sou­tenu. Si notre ave­nir tient dans la jeu­nesse, il passe aussi par l’école pu­blique.

Jorge Del­gado Martìn, pro­vi­seur de l’école En­car­nación Ruiz Por­ras, nous ac­cueille cha­leu­reu­se­ment. C’est lui qui nous ex­plique que le pro­gramme sco­laire est dé­cidé par la ré­gion, comme dans toute l’An­da­lou­sie. 

Les ac­ti­vi­tés spé­ciales spé­ci­fiques de l’école pu­blique de Ma­ri­na­leda sont tou­te­fois l’hor­ti­cul­ture, à la­quelle tous les en­fants doivent par­ti­ci­per, et une « édu­ca­tion ci­vique » qui res­pecte les normes d’une so­ciété aux va­leurs so­cialo-com­mu­nistes.

Nous pas­sons de­vant l’une des deux Caisses d’épargne pré­sentes à Ma­ri­na­leda. Mal­heu­reu­se­ment per­sonne n’est en me­sure de ré­pondre à nos ques­tions pour des rai­sons de confi­den­tia­lité. Quelle est la na­ture des tran­sac­tions fi­nan­cières ef­fec­tuées à Ma­ri­na­leda ? Qui sont les clients de cet éta­blis­se­ment ? La mu­ni­ci­pa­lité a-t-elle son propre compte ?

En de­hors des sa­laires des ha­bi­tants (plu­tôt faibles) une par­tie de l’ar­gent en cir­cu­la­tion sur le ter­ri­toire pro­vient du plan d’em­ploi rural, le PER (Plan de Em­pleo Rural). Il s’agit d’une al­lo­ca­tion agraire de 325 000 euros l’an­née pour la com­mune de Ma­ri­na­leda, ac­cor­dée aux agri­cul­teurs selon des cri­tères dé­ter­mi­nés. Une al­lo­ca­tion qui aide beau­coup les ha­bi­tants de Ma­ri­na­leda à ache­ter des ma­té­riaux pour la construc­tion de leur ha­bi­ta­tion. 

Fac­e à face

Une fois en­trés dans les bu­reaux de la mu­ni­ci­pa­lité, nous en­ten­dons un homme se plaindre d’un vol. Mais pour­quoi ne dé­pose-t-il pas plainte au­près de la po­lice ? Nous po­sons la ques­tion à la maire-ad­jointe, Es­pe­ranza Saa­ve­dra, qui nous re­çoit enfin.

« À Ma­ri­na­leda, il n’y a pas de po­lice. Nous croyons plus en la conscience ci­toyenne qu’en la ré­pres­sion » - ex­plique Es­pe­ranza. « Nous pré­fé­rons fi­nan­cer des pro­jets qui pro­fitent au "peuple" comme, par exemple, une pis­cine éco­no­mique. »

Alors que nous sor­tons du bâ­ti­ment, nous ren­con­trons un gar­çon d’une ving­taine d’an­nées et une dame qui at­tendent de pou­voir ren­con­trer le maire afin de de­man­der du tra­vail. Mais il ne s’agit pas d’un poste uto­pique, là où le chô­mage est in­exis­tant ? « Non plus », nous as­surent-ils. Ici tout le monde tra­vaille, mais en moyenne seule­ment cinq jours par mois pour un sa­laire total de 235 euros. La crise n’a donc pas épar­gné Ma­ri­na­leda. De plus, les sa­laires ne sont pas ver­sés tout de suite, ils ar­rivent par­fois avec trois mois de re­tard.

La mu­ni­ci­pa­lité n’a pas été en me­sure de nous four­nir des chiffres pré­cis sur le chô­mage. Selon ceux du Ser­vi­cio Público de Em­pleo Es­ta­tal (le Centre pour l’em­ploi na­tio­nal, ndt), les contrats de tra­vail en­re­gis­trés à Ma­ri­na­leda (tous à durée dé­ter­mi­née et liés à l’agri­cul­ture) sont seule­ment au nombre de 199, alors que le vil­lage compte 2 800 ha­bi­tants.

Nous ren­con­trons plu­sieurs per­sonnes dans un bar, sur­tout des agri­cul­teurs de re­tour de la ré­colte des olives. Ici, comme ailleurs dans la ville (ex­cepté à la banque), tout le monde porte un jog­ging, comme s’il s’agis­sait d’un uni­forme. Le ca­rac­tère so­vié­tique de Ma­ri­na­leda se re­trouve jusque dans la ma­nière d’ « em­bau­cher » : chaque soir un four­gon équipé d’un haut par­leur par­court les rues du vil­lage et an­nonce quel groupe d’agri­cul­teurs – chaque groupe à son propre nom – doit tra­vailler dans tel ou tel champ. 

Nous sommes venus à Ma­ri­na­leda pen­sant dé­cou­vrir une uto­pie. Rien n’est plus éloi­gné de la réa­lité : Ma­ri­na­leda est un vil­lage d’agri­cul­teurs et les ha­bi­tants n’y re­çoivent ni for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, ni d’aides à l’en­tre­pre­na­riat. Le maire, en fonc­tion de­puis 35 ans, a fa­çonné un monde à son image : un pro­jet pseudo-com­mu­niste où tout est in­tact et im­muable.

Dans ce « non-lieu », au­cune des re­cettes de la mu­ni­ci­pa­lité n’est gé­né­rée par le tra­vail des ha­bi­tants. Tout est basé sur les sub­ven­tions ré­gio­nales, na­tio­nales et eu­ro­péennes. 

Ma­ri­na­leda a été créé sur un slo­gan, « Paz, Pan y Tra­bajo » (La Paix, le Pain et le Tra­vail, nda). Et pour­tant, de tra­vail - qui est la clé d’une vie digne (et du pro­grès) - il n’y en a pas.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Sé­ville et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.

Re­mer­cie­ment tout par­ti­cu­liers à Clara Fla­jardo Tri­gue­ros, qui a ac­com­pa­gné notre jour­na­liste à Ma­ri­na­leda et qui a été une ré­fé­rence es­sen­tielle pour la réa­li­sa­tion de l’ar­ticle.