Mária Wittner : une vie loin du mensonge

Article publié le 23 octobre 2006
Article publié le 23 octobre 2006

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Combattante hongroise devenue icône nationale, Mária Wittner a été condamnée à mort après la révolution avortée de 1956, puis emprisonnée durant douze ans.

Mária Wittner, 69 ans, ne se sent toujours pas libre. Du doigt, elle désigne une fenêtre sous les toits d'un bâtiment du centre ville de Budapest : c'est là que le 23 octobre 1956, elle a prêté main forte à ses camarades pendant la prise d'assaut du siège de la radio d'Etat, point de départ de l'insurrection hongroise. Un demi-siècle plus tard, elle fustige toujours les mensonges des hommes politiques actuels.

Mária Wittner est née à Budapest en 1937. Jusqu'à 11 ans, elle est élevée par les soeurs carmélites alors que son père a abandonné le foyer familial et que sa mère parvient tout juste à joindre les deux bouts avec ses six frères et soeurs. « Je suis très reconnaissante de ces années d'internat dans le petit village de Gyömöre. C'est là que j'ai appris que le mensonge est un péché.  »

Nous avons menti jour et nuit

Parce qu'un jour elle ne supporte plus l'embrigadement idéologique, Mária Wittner quitte les soeurs pour Szolnok [une ville au centre est de la Hongrie], devient éducatrice dans une crèche et plus tard sténodactylographe. A 18 ans, après une courte liaison, Wittner se retrouve enceinte : son fils vient au monde en 1955 à Budapest, un an avant le soulèvement. Mineure et dépourvue de l'autorisation de s'installer dans la capitale hongroise, elle se voit retirer son nouveau-né, qui est confié à un orphelinat d'état.

Lorsqu'elle apprend le 23 octobre 1956 qu'une manifestation est organisée en soutien aux travailleurs polonais, elle rallie Budapest et le grand boulevard Nagykörút -qui s'étend entre les ponts Marguerite et Petfi-. « Un grand nombre de personnes étaient déjà présentes. Une voiture était en feu. Devant une librairie, des livres communistes avaient été entassés et incendiés.  » A la radio, un animateur se lance dans une autocritique, prononçant des paroles devenues légendaires : « Nous avons menti nuit et jour, nous avons menti à chaque instant ».

Le siège de la station radiophonique nationale est vite pris d'assaut par la milice armée AVO, dépendant du ministère de l'Intérieur. Les insurgés tentent à leur tour d'occuper les locaux de la radio, afin d'informer la population de leurs intentions. Mária Wittner prend part à l'action. Elle participe au siège onze jours durant dans le bâtiment situé en face de la radio et apporte son aide aux émeutiers. « Je chargeais les armes avant de les passer aux gars. Parfois, j'ai moi-même tiré des coups de feu.  »

Vaine tentative de fuite

Le 4 novembre, blessée par un éclat de grenade, Mária Wittner se retrouve hospitalisée. « Clouée au lit, j'ai perdu tout espoir de victoire, j'entendais le vacarme continu provoqué par les grenadiers russes.  » Après la répression des émeutes, elle parvient à fuir en Autriche avec un groupe de compatriotes, avant Noël 1956. Les fugitifs hongrois sont conduits à Vienne.

Mária Wittner décide d'émigrer en Australie, mais demande auparavant à la Croix Rouge de retrouver son fils en Hongrie et de le faire venir à Vienne. Sans lui, elle ne partira pas. Après plusieurs semaines de recherches infructueuses, elle finit par renoncer et rentre en Hongrie, afin de conduire elle-même les recherches.

Automne 1957 : Wittner vient de trouver un emploi dans une usine de poste radio. Avant même le versement de son premier loyer, elle se retrouve emprisonnée. « Une nuit, les officiers de la sécurité d'Etat ont sonné à ma porte et fouillé l'appartement. Ils ont mis la main sur mon visa d'émigration autrichien, c'était un motif suffisant pour m'arrêter immédiatement. » Le procès a lieu en 1958. Mária Wittner est condamnée à mort pour activité révolutionnaire, franchissement illégal de la frontière et espionnage.

Echapper à la mort

A la maison d'arrêt de Budapest, Mária Wittner retrouve son amie Kati, qui a combattu à ses côtés pendant le soulèvement. Cette dernière est exécutée deux jours seulement après le procès. Mária Wittner est laissée dans l'incertitude jusqu'à ce qu'elle apprenne que sa condamnation est commuée en détention à perpétuité. Aux dires du gardien, parce qu'elle n'était pas majeure au moment des faits. « Jusqu'à la chute du mur en 1989, je me suis demandée pourquoi j'étais restée en vie. La situation se consolidait-elle lentement ou étais-je réellement trop jeune ? »

Transférée à la prison de Kalocsa en Hongrie centrale, Mária Wittner dit « avoit beaucoup souffert de la brutalité des gardiens et des conditions sanitaires. Un simple fût sans couvercle servait de toilettes dans la cellule et les pous qui infestaient les couchettes rendaient le sommeil impossible. »

Du fait de sa détention, le contact avec son fils tant recherché, finalement retrouvé dans un orphelinat, est rompu. Elle apprendra plus tard sa mort des suites d'une maladie. Douze ans après son arrestation, le 25 mars 1970, à la faveur d'une amnistie accordée aux prisonniers politiques, Mária Wittner est libérée.

Le combat continue

Depuis 1972, Mária Wittner vit à Dunakeszi près de Budapest. Après le « tournant » de 1989, elle décide de créer l'Union des prisonniers politiques, afin d'obtenir une sépulture décente pour ses camarades de 1956. Les victimes du soulèvement, et nombre de ceux qui ont ensuite été exécutés, avaient notamment été enterrés à la hâte dans des fosses communes.

Mária Wittner ne se résoudra qu'en 2006 à entrer en politique, au sein du parti conservateur d'opposition du ‘Fidesz’. Afin de conserver son indépendance, elle a choisi de ne pas devenir membre.

Mária Wittner pense qu'il est aujourd'hui encore de son devoir de combattre pour la justice et la liberté en Hongrie. La transition de 1990, elle la perçoit comme un revirement de l'ancienne élite politique et de ses successeurs. « Vous savez, je suis déjà à la retraite. Si j'exprimais mon opinion si ouvertement en tant qu'employée d'une quelconque société, je me retrouverais rapidement sans emploi. »

Cet été, l'histoire de 1956 a semblé se répéter, cette fois sous l'effet de la dictature du capitalisme. Au début des manifestations à Budapest, alors que des dizaines de milliers de personnes marchaient contre le gouvernement socialiste de Ferenc Gyurcsány, Mária Wittner a tenu un discours enflammé au Parlement de Budapest. Elle y a répété une fois de plus ce que les soeurs lui ont autrefois inculqué : « Je dis la vérité haut et fort. Que cela vous plaise ou non. »