Marché du travail à Bucarest : faire face aux préjugés

Article publié le 12 juin 2015
Article publié le 12 juin 2015

1 jeune sur 5 en UE - soit environ 5,5 millions de citoyens - ne trouve pas de travail. Ceux qui tiennent des postes pour lesquels ils sont trop qualifiés sont encore plus nombreux. Le chômage des jeunes fait régulièrement les gros titres en Europe - mais quelles histoires se cachent derrière les statistiques ? Le cinquième article d'un reportage au long cours écrit entre Bucarest et Londres.

Dans la quatrième partie de notre reportage, Anne Stoltenberg, chef de projet chez Migrant Voice, une ONG basée à Londres, nous avait dit : « Il y a en réalité deux poids, deux mesures en Europe... C'est une bonne chose si vous venez du Danemark, beaucoup moins si vous venez de Roumanie. Il n'y a pas d'égalité en matière de mobilité en Europe. » 

Pour Laura Chilintan, 23 ans, qui a quitté la Roumanie il y a quatre ans pour étudier la sociologie en Grande-Bretagne, il s'agit plus de différences culturelles que de préjugés purs et simples. « Nous sommes parfois trop directs, et je crois que la culture britannique privilégie plutôt le politiquement correct un peu impersonnel au comportement plus poli », dit-elle. Et cela lui semble une bonne chose. Bien que les étrangers aient besoin de plus d'effort pour obtenir un emploi, « ces épreuves sont bénéfiques, car les gens en profitent pour acquérir des compétences utiles ».

Droits et préjugés 

Le pays natal de Laura est lui-même en plein processus d'apprentissage, car il devient un pays d'accueil pour l'immigration, mais aussi pour les réfugiés politiques. Le nombre total est encore restreint : en 2013, sur les 400 000 personnes cherchant asile dans l'Union européenne, seulement 1 495 arrivèrent en Roumanie (comparées aux 30 000 personnes en Grande-Bretagne). Entre 1991 et 2013, 3370 personnes (venant principalement d'Irak, d'Afghanistan, de Somalie et de Syrie) ont obtenu le statut de réfugié en Roumanie. Les services - et les mentalités - ont encore du mal à suivre.

Sibali Regis Silvere, 27 ans, a fui cette année la République centrafricaine pour la Roumanie via le Cameroun. Il a eu la chance de trouver un emploi dans un centre d'appel peu après que sa demande d'asile ait été acceptée. Mais pour beaucoup, ce n'est pas le cas, souvent parce que les employeurs, voire les institutions officielles ne connaissent pas la loi (le statut de réfugié accorde à une personne les mêmes droits qu'à un citoyen roumain, y compris celui de travailler - à l'exception du droit de vote : les demandeurs d'asile obtiennent le droit de travailler au bout d'un an de démarche).

Sibali (27 ans), un réfugié de République centrafricaine, a trouvé rapidement du travail à Bucarest, où il vit maintenant depuis cinq mois. Il nous raconte son histoire - et pourquoi son emploi n'est, finalement, pas si important.

« Nous avions des situations comme celle-là même à la mairie », raconte Carmen Cristea, inspectrice en chef de la police et directrice du Centre Régional pour l'Hébergement et les Démarches des Demandeurs d'Asile de Bucarest. « Nous avions besoin d'un logement social pour un réfugié ayant des problèmes de santé, et les conseillers municipaux étaient surpris de constater que ces personnes avaient les mêmes droits que les citoyens roumains. »

Pour Razvan Samoila, directeur de l'ONG ARCA (Forum Roumain pour les Réfugiés et les Migrants), basé à Bucarest,  l'idée persiste que « ces gens sont venus pour prendre nos emplois ». Même l'Agence Nationale de l'Emploi en Roumanie (ANOFM) semble  se focaliser sur les Roumains, nous dit Razvan. « Ils nous disent : nous avons beaucoup de Roumains sans emploi, vous nous parlez d'une minorité. »

ARCA, qui tente d'aider les réfugiés à s'intégrer, a vu parfois des cas de discrimination positive. « Un grand hôtel à Bucarest voulait engager un réfugié, parce qu'il disait avoir besoin d'une personne noire », nous dit Razvan. « Ils sont venus nous demander cela. Cette personne a commencé comme portier et travaille maintenant comme réceptionniste, tout en étant le chef du syndicat au sein de l'hôtel - il représente des Roumains devant leur employeur. Mais, ajoute-t-il, des cas comme celui-là restent exceptionnels ».

Restez à l'affût pour la prochaine partie de ce reportage au long cours sur les discussions d'Anna Patton et Lorelei Mihala, avec de jeunes européens en quête d'un travail à Londres.